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Les fauves de la saint-valentin Episode 1

20 Septembre 2006 , Rédigé par Seb Publié dans #NOUVELLES

Elle, c’était Thérèse. Comme la sainte, c’est ça.

Au bourg, on cancanait souvent à son sujet. A cause de son genre, sans doute. Et puis elle vivait à l’époque sur la seule maison de l’île Motet, ce qui faisait d’elle une étrangère par essence. Elle n’avait jamais essayé de se défendre non plus. A croire qu’elle s’en foutait.

Elle avait dans le regard cette petite lueur décidée qui lui faisait comme une aura ; on se sent toujours un peu désorienté par de tels yeux. Elle n’avait jamais fait de mal à personne, mais les gens ne l’appréciaient pas beaucoup, enfin, je veux parler de ces gens qui n’aiment pas les visages qui s’expriment sans parler : l’ironie de ses prunelles brillantes, sa voix soutenue… Son visage parlait de liberté. Il aurait mieux valu qu’elle ait le regard un peu laiteux, car dans ces petites villes, on confond toujours le fond et la forme. On la disait snob. Surtout les garçons de la commune, des rustiques dont la principale récréation consistait à se foutre sur la gueule aux bals du samedi soir. Elle portait les cheveux courts, ça ne l’embellissait guère, c’est vrai. En fait, on ne savait pas trop quoi dire d’elle, alors les méchantes gens spéculaient sur son éventuelle homosexualité.

Elle avait fait des études. Au lieu de rester au bourg et de rester à faire son petit travail de secrétaire à la pépinière comme son destin le lui promettait, elle était partie faire carrière. Elle voulait voir du pays, alors elle était montée à Paris. Elle ne croyait pas à la destinée, et elle disait que tout était affaire de volonté. Elle avait fait son trou. Après des années de travail acharné, elle dirigeait un restaurant à l’américaine qui servait de grosses patates pleines de gros fromage fondant et de lardons, et du café « ethnique » ; elle avait pour projet l’ouverture nouveau comptoir sur les grands boulevards.

Elle ne devait rien à personne, comme ça faisait bien de dire à ce moment-là.

Mais personne ne lui devait rien non plus… Dans cette grande ville, elle avait fait beaucoup de rencontres, mais son caractère indépendant, et, il faut le dire, un peu dirigiste, faisait fuir les hommes qui n’en pouvaient plus des femmes de pouvoir. On rencontrait des milliers de célibataires, mais chacun s’évertuait à jouer sa propre partition avec son propre instrument, les accords n’étaient pas toujours faciles à trouver, et la polyphonie passait de mode…

Des amours, en ce qui la concernait, elle avait une image assez restreinte, car elle les concevait de manière idéaliste. En gros, elle voulait un prince charmant. Elle jetait son dévolu sur les hommes aux caractéristiques physiques appropriées, évidemment, c’est ce qui se voit en premier, en espérant que le reste suivrait… Elle les aimait grands, musclés, avec un beau visage, rien que de très normal… Malheureusement, ce genre d’hommes ne rendait qu’occasionnellement aux femmes le respect qu’elles en attendaient. Trop beaux, ils avaient tendance à en profiter. Ou  alors, s’ils étaient attentifs et courtois avec les dames, ils étaient déjà en mains. Et plus elle avançait dans le temps, plus les hommes qui respectaient tous ces critères se faisaient rares.

Finalement, elle n’avait eu qu’un seul véritable amour, dans la vie. Un personnage auquel on n’aurait jamais cru qu’elle s’attacherait, d’ailleurs, qui ne coïncidait en rien aux références qu’elle attendait.

Lui, c’était Philippe, comme le roi d’Espagne, voilà ; pas celui-ci, mais un autre d’avant. Il y a eu beaucoup de rois à s’appeler Philippe, quand on y songe bien. Elle l’avait trouvé sur le bord d’une route, à la sortie de Gérone, il vacillait sous le soleil, tout branlant, on était le midi et il était plein sud, il scintillait, on voyait bien qu’il allait bientôt lui arriver quelque chose de désagréable. Normalement, comme tout le monde, elle ne prenait jamais d’autostoppeurs, mais comme tout le monde aussi, elle lui avait trouvé une bonne tête et surtout elle avait pris en pitié de son air de saint Sébastien ; il venait de sauter d’un camion de viande froide et le choc thermique avait fait exploser ses vaisseaux sanguins ; sur son panneau, il y avait une faute d’orthographe à Perpignan, et elle avait ça trouvé mignon.

Il habitait Asnières ; elle l’avait emmené jusque qu’en bas de chez lui, comme quoi le hasard fait bien les choses. Asnières, pas loin de Paris, quand même, il y a des signes qui ne trompent pas, non ? Le côté intello-vaurien de son passager, elle avait bien aimé, malgré son petit embonpoint. Elle, dans un état second, à cause de la chaleur, sur la route, avait oublié ses organigrammes matrimoniaux et ses idées d’homme idéal. Toute la journée ensemble, ils avaient eu le temps de bien faire connaissance, elle lui avait même passé le volant. Elle n’avait pas réalisé qu’elle se sentait simplement bien en compagnie de cet homme beaucoup plus jeune qu’elle. Il lui avait dit qu’il était convaincu que le hasard jouait un grand rôle dans la vie.

Finalement, ils s’étaient trouvés sympathiques, ils s’étaient revus au cinéma, au restaurant, au concert, je ne sais plus qui ils étaient allés voir, ah si, c’était pas Patrick Burwel, si ? Il appréciait la compagnie de Thérèse ; pour lui elle était surtout une amie plus âgée à laquelle on pouvait faire des confidences. Ils avaient des vies vraiment différentes : il se consacrait aux trucs underground, aux fêtes gay, gothiques, techno, il courrait les after, les expos, les vernissages… Il fréquentait les milieux artistiques et il ne se levait jamais avant les quatorze heures trente. Il poursuivait des études d’art sans courir trop vite, prenant son temps, tranquille. Elle ne pensait que performances, marketing et clientèle.

Un soir, les sens embrumés par quelques verres d’un excellent Côte de Blaye, Philippe avait fini par se laisser embrasser, entre la poire et le fromage... Il s’était bien douté de quelque chose, mais de là à se faire sauter sur le râble… il avait fait un w avec les bras tellement il avait été surpris. Mais elle embrassait bien, et ça avait tout de même été long et agréable. Il ne savait pas trop y faire avec les femmes. Il ne voulait pas lui faire de peine, tu comprends ? Alors il avait pensé qu’il pourrait lui laisser une petite chance car il avait quand même beaucoup d’affection pour elle. Il avait serré les bras autour d’elle, et il l’avait laissée faire.

Finalement, ils se marièrent vite. N’ayant pas dit non tout de suite, il ne sut décidément pas lui dire non du tout. Mais ils n’eurent pas beaucoup d’enfants, aucun, même si on les compte tous. C’est à dire qu’ils copulaient peu : il n’en avait pas toujours envie, enfin il la trouvait gentille, mais les phéromones avaient toujours du mal à se mettre en branle, si je puis dire. Ça ne se commande pas. Quant à elle, elle était souvent fatiguée. Ils speedaient du matin au soir, chacun trop impliqué dans sa propre vie professionnelle, tu sais, à Paris, quand tu es dedans, c’est vraiment épuisant. Elle ne voulait pas de lardon sur le dos, elle avait trop de responsabilités pour ça. En semaine, ils rentraient tard et il se couchait tout de suite car c’était un de ces êtres mystérieux qui ne regardent presque jamais la télé. Ils se voyaient surtout le week-end. Bon, ils faisaient du sexe, parfois, mais sans fougue excessive, car ils avaient d’autres priorités. Et puis surtout, elle avait passé la date...

Lui avait-il jamais donné un je t’aime ? Philippe avait bien grommelé quelques moi aussi, mais ça comptait peu. Des je t’aime-je t’aime, de vrais, je ne crois pas. Je n’étais pas là tout le temps, non plus, mais ce n’était pas son style.

Diplômé, il avait été embauché chez un expert en Arts Premiers ; ça lui plaisait, il savait bien expliquer, et puis il n’engageait pas sa parole de travers, et qu’est-ce qu’il courait ! Si bien qu’au fil du temps, il avait pris de l’importance, il avait gagné son propre argent, et il ne rentrait plus tous les jours, il sentait le cocktail… On l’avait de plus en plus souvent envoyé vadrouiller à l’étranger. Il connaissait d’autres femmes et comme il ne savait pas dissimuler les preuves…

Elle grommelait, elle lui faisait des reproches, elle lui donnait des ordres, elle essayait de le reprendre en mains.

Peu à peu, Philippe s’évanouit tout à fait, lui adressant un vague message, de loin en loin… Elle se sentait humiliée de s’être sottement convaincue d’un amour illusoire. La vérité se révélait à elle, cruelle : il avait bien profité d’elle et de ses revenus confortables. Jour après jour, la répugnance succédait à la rancune. Philippe ne sentait pas cette colère qui gonflait le cœur de son épouse ; il lui faisait savoir qu’il réussissait bien sa vie et qu’il pensait encore à elle de temps en temps. Il donnait souvent son adresse du moment…

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La bernache 01/06/2008 07:28

Aarrgghh...quelle ambiance minable entre ces deux !

Sébastien Clivillé, Hagaär Dünor, Totoseb, the Toxic Avenger 01/06/2008 09:52


C'est sordide, je trouve aussi


Minuimivie 30/05/2008 10:03

Evidemment juste le jour où j'ai oublié mes lunettes tu nous invites à venir au "tout début" et au "tout début" la police est plus petite! Une police plus petite? ouh là c'était vraiment y'a très longtemps ça! je ne devais même pas être née! Enfin...J'aime beaucoup ta narration, plus précisemment ce narrateur qui pointe le bout de son nez entre les personnages...

Sébastien Clivillé, Hagaär Dünor, Totoseb, the Toxic Avenger 30/05/2008 16:10


Merci d'avoir fait le voyage, alors. t'as pas une option "zoom" dans "affichage" ?


Fredogino 20/09/2006 14:02

elle est sympa cette histoire... mais je me demande comment il s'est laissé marier, le Philippe...

Totoseb 20/09/2006 11:05

Demain. Il bne faut pas tout manger en même temps, ça serait indigeste. Gourmande.

Marie 20/09/2006 09:56

Et qui c'est qu'en ressort une vieille cette fois ? hein ?Allez, balance la suite, pas pour moi, m'en fous, je la connais.