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DOUZE SECONDES 5

21 Avril 2006 , Rédigé par Seb Publié dans #NOUVELLES

Veuillez pardonner cette longue plage de silence. J’avais du jardin à faire. J’étais pas motivé, non plus. J’avais à réfléchir. Mais bon, me revoici, il est un peu tard, j’ai des ampoules aux mains, mais bon, allez, courage.

J’avais recruté une équipe de choc pour ma première saison. Je consultais fréquemment mon homologue dans une association similaire à Crcrdia – on se refusait à dire « concurrente », même c’était bien de ça qu’il s’agissait. Régis, c’était un gars du tonnerre, qui m’avait soutenu dans mes débuts. Il en était aussi au commencement de sa carrière, mais il accédait déjà à une grande notoriété dans le milieu. Il était beau comme un dieu teuton, il était drôle et intelligent, il parlait le Shakespeare sur le bout des doigts ; il éclusait sec. En plus, il était sympa et on était vite devenu des compères. Il avait partagé nos bureaux aux temps glorieux du rapprochement  entre Crcrdia et sa propre organisation. C’était un des meilleurs amis de Philippe, mon cher disparu. D’un ou deux ans de plus que moi, il m’avait pris sous son aile. Il avait regardé les candidatures avec moi quand j’avais constitué  mon équipe : on avait choisi des pointures, des gens qui naviguaient dans les chantiers internationaux depuis des décennies. Comme le gars Medland John, alias Cedric, britannique, quadra, qui parlait le français comme moi l’anglais, on se complétait bien, il faut dire. Il y avait sa compagne Philippa, docteur en génétique, il y avait Nuno, un Portugais de trente et quelques piges auquel on en aurait dix-huit, il y avait Yannis, un Greco-Québecquois, ennemi intime du précédent ; il y avait aussi Damien, un objecteur de conscience, un Français d’Orléans. J’avais longtemps cherché un collaborateur auquel j’aurai attelé toutes les tâches spécifiques à la fonction dont je souhaitais me détacher, un bras droit, si tu préfères. Je commençais à désespérer : tous les candidats dont j’avais retenu le CV n’avaient pas donné suite. Il faut dire que je les effrayais pendant l’entretien en leur décrivant la somme de travail à faire, les charrettes, la mauvaise solde, les week-end sur le pont... Ils rêvaient de voyages, mais il fallait le mériter. Parmi tous ces aspirants, j’avais finalement choisi le plus potentiellement courageux. Il était encore moins doué que moi dans les langues étrangères. Il n’y connaissait rien à l’informatique de bureau. Il n’avait même jamais travaillé dans un bureau, pour tout dire. Cependant, il travaillait dans la restauration, et ça, je connaissais. Ces gars-là, ils peuvent marcher jusqu’à épuisement. Même quand ils tombent, ils ont toujours la force d’avancer encore sur les genoux, de ramper sur les paumes. Je sentais que j’avais là un gars qui serait prêt à me suivre à fond dans mes projets, une personne terre-à-terre qui se mettrait en quatre pour la réalisation de nos projets. Je voulais un bosseur. Voilà, c’était lui. Je le connais toujours et c’est un mec au poil.

Si j’avais pu choisir ma nouvelle chef de la même manière…

Tu sais, quand on est resté comme un électron libre pendant des mois et des mois et que quelqu’un arrive et que tu dois lui rendre des comptes, c’est pas facile. Mes projets avançaient dans un train d’enfer. J’essayais de jouer le jeu. B., ma nouvelle chef, arrivait d’une maison de retraite. Je la percevais un peu comme une occupante. Elle exigeait que je lui présentasse tout mon travail en détails. Elle me disait qu’il ne fallait pas faire comme ça, ni comme ça, que je ne respectais pas telle ou telle règle, inscrite dans telle ou telle charte. Elle n’avait pas toujours tort, mais je crois qu’elle essayait de se repérer, complètement étrangère à cette ambiance effrénée ; j’étais au contact et elle m’en mettait plein la gueule. Je ne sais pas si c’était volontaire. Je me dis qu’on allait apprendre à se connaître. Elle me faisait asseoir en face d’elle et je lui exposai mon travail ; elle me posait des questions auxquelles j’étais incapable de répondre, je ne comprenais pas. Nous ne nous comprenions pas.

J’avais respecté les délais qui m’étaient imposés pour lancer la saison en avril, et, en mai, toutes les prévisions étaient pulvérisées, c’était d’ores et déjà un succès. J’étais content, tu penses !


 

A suivre...

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DOUZE SECONDES 4

18 Avril 2006 , Rédigé par Seb Publié dans #NOUVELLES

Je suis le plus jeune des quatre frères, né respectivement treize, quinze, dix-sept ans après eux.

Mon frère avait lancé son affaire au moment de mon arrivée à Paris, c’est lui qui m’hébergeait.

Je désertai la cuisine ; le rouge au front, car je laissais mes frangins dans une situation compliquée. Le restaurant ne décollait pas. Cette aventure du Petit Pré –rue de Bellevue, m’a appris le vrai sens du mot fraternité. Nous étions main dans la main, même, et surtout, dans les pires instants, jamais nous ne nous sommes disputés, faits des reproches, rien du tout. Des matelots dans la tempêtes, des poilus dans la tranchée… Des frères. On a parlé de l’enfance. On a fait beaucoup de chemin ensemble. Mais, après un an à ce régime, j’étais vraiment fatigué, je n’arrêtais jamais, quand je ne travaillais pas au restaurant, j’étais parti pour Crcrdia ; je ne me suis jamais couché avant la fin de la nuit, toujours en bagnole, en réunion, en train, en soirée, en avion... Quinze, seize heures par jour, j’étais sur le pont. Mais j’aimais ça, foncer tout le temps, je mobilisais des gens, je surfais sur les grosses vagues, mon journal, les traductions, la rédaction des brochures, les inscriptions, les stages de préparations, les meetings au bout du monde... A Crcrdia, je côtoyais des dizaines de personnes dont je partageais les valeurs. Il fallait que je m’engage encore plus, que j’aille vivre ma vie de militant, simplement. J’avais peut-être de l’avenir dans la profession.

Mes frères approuvaient ma démarche, ils me souhaitaient bonne chance. Nous partageons les mêmes valeurs. Seul le cuisinier m’en voulut, mais il était si harassé qu’il en voulait à la terre entière.

Il faut savoir saisir sa chance. Moi, en sautant à pieds joints dans l’association -j’ignorais que j’allais m’y vautrer jusqu’au cou, j’avançais dans la vie..

Pendant quelques mois, j’eus le loisir d’organiser la saison comme me l’avait enseigné Maître Duvert, dont on avait quelques nouvelles épisodiques – il était devenu pêcheur au large, piroguier, si j’avais bien compris ; un copain qui nous avait transmis son message. En outre, et surtout, je crois qu’il en avait plein les bottes de Crcrdia et de son conseil d’administration un peu mégalo. Mégalo… ou exigeant. J’étais l’émanation de Philippe, son avatar… Pour agir, j’avais tendance à faire comme je croyais qu’il aurait fait, de faire comme je pensais que c’était le mieux, comme j’en avais envie. Un tapis d’aventures se déroulait sous me pas, je savais où j’allais et ce que j’allais obtenir.

 

J’emménageai donc avec ma charmante camarade dans vingt mètres carrés rue de Torcy, entre Place de La Chapelle et Porte de la Chapelle, vers Gare du Nord, voilà, au-dessus d’un café chinois, à cent pas d’un centre de méthadone… Entre mon bureau à Bonne-Nouvelle et mon nouveau domicile, j’étais servi en toxicos… J’évitais de leur adresser la parole sans nécessité, certain se piquaient dans les escaliers du métro ; peut-être tout Paris était-il tombé dedans, après tout. C’était 199… La génération came triste. Ça ne me regardait pas, mais je connaissais ces yeux de loups… Dans une de mes vie d’avant (que je raconterai sans doute dans un autre chapitre de ce blog, vu comme je suis parti), j’avais partagé leurs délires et je savais qu’ils menaient une existence des plus dangereuses. J’en étais sorti presque indemne, et désormais leurs regards glissaient autour de moi sans s’arrêter : j’étais en pleine forme, je n’avais peur de rien, j’avais confiance en moi  ;  je n’étais pas une proie.

 

Chez Crcrdia, depuis le départ de Philippe, j’étais donc sans chef.

A un moment quand même, ils ont lancé un recrutement pour m’en trouver un : c’était des bénévoles qui étaient chargés de représenter l’association depuis plusieurs mois, c’était vraiment beaucoup de boulot pour des gens, même désintéressés, souvent désintéressés -  bien qu’on trouve toujours des individualités égoïstes qui pensent d’abord aux privilèges bénéfices de leurs fonctions, mais dans l’ensemble j’étais très content d’être là, j’avais l’impression de faire avancer le monde dans le sens où j’aurais aimé qu’il tourne, concrètement, c’était de l’écologie, de la responsabilité, de l’art, des ponts jetés entre les hommes, du souci de l’autre. Au début, je me suis quand même demandé si je n’étais pas tombé dans une secte chez les Brigades Maoïstes ou quoi, mais non : pas d’argent détourné, pas de mystique, ni d’universalisme, de paranoïa… Ce qui m’avait interpellé, c’était le style de vie communautaire, le logement en groupe, le partage des tâches, les décisions en commun… L’absence de chef. Après j’ai compris que c’était les anciens hippies qui avaient pérennisé leur façon de penser, parce qu’on parlait comme ça et qu’il faut vivre avec son temps. Plutôt que de végéter à faire pousser des chèvres, ils avaient investi de vieilles assos de pseudo-scouts, et ils en avaient fait des outils de leur idées révolutionnaires…

Un jour, donc, j’ai eu un chef. Une cheffe, si on doit féminiser comme dit la loi. Je l’avais si bien briffée au téléphone sur les tenants et les aboutissants de l’assos, qu'elle avait passé l’entretien et conquis le poste. J’aurais pas dû, parce qu’on s’est trouvé antipathiques dès le premier abord. Peut-être une affaire de phéromones antagonistes, on n’a jamais pu se piffer. Elle coloriait tous ses dossiers au stabylo, tandis que j’avais un unique cahier où je raturais ce qui était fait. Elle avait l’air perdu et je savais ce que j’avais à faire. J’étais sans doute bouffi d’orgueil, je me croyais très bon et je la regardais un peu avec complaisance. J’étais con. J’avais l’impression de voir une barrière entre elle et moi, et je n’avais pas la clé -la clef, puristes, je vous demande excuse.

 

 

A suivre…

 

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DOUZE SECONDES 3

15 Avril 2006 , Rédigé par Seb Publié dans #NOUVELLES

 

 

J’ai participé à quelques réunions avec Philippe, qui m’a présenté comme son assistant, j’ai lié des amitiés avec des Italiens, des Allemands, des Américains, des Mexicains, des Palestiniens, tous des gens qui avaient la descente facile. J’ai remarqué que je parlais mieux, enfin, que je me faisais mieux comprendre quand j’étais un peu pompette. J’ai beaucoup moins de « heu… ». Je me souvenais aussi des mises en garde de mon frère Laurent au sujet des dangers de l’alcool, aussi je laissais traîner mes verres dans tous les coins ; de toutes façons, je n’avais pas le rythme et j’allais toujours me coucher avant tout le monde, bien ivre quand même. Ça m’a empêché de devenir un ivrogne, surtout sur la fin. Mais il était temps parce que j’étais prêt à plonger, comme les copains. C’est le métier qui veut ça.

Ma première réunion, c’était en Turquie, et j’ai compris la technique de Duvert pour créer de bonnes relations, c’est la technique du pastis. A une table de discuteurs inconnus, pendant les moments informels, tu t’amènes avec une bouteille de pastis et tu proposes un échange culturel en leur faisant partager un moment bien français : l’apéro. Quelques minutes plus tard, les conversations ont redoublé d’intensité. C’est beau, les échanges culturels… En Turquie, je suis passé à la moulinette du massage (très viril) après une séance au hammam, en Espagne, je me suis endormi dans des bars à tapas, et une gitane m’a fait danser le flamenco, en Biélorussie, j’ai regardé les grosses mitraillettes de la police  copieusement insultée par le compère Régis ; dans ce  pays, le pastis a fait ses preuves, : il est souverain contre la vodka : il casse le Russe en deux dès le troisième godet (il faut doser yaourt quand même), lequel est dans l’incapacité de te resservir derechef. On lutte comme on peut…

Juste avant la deuxième saison, Philippe est parti en vacances au Mexique, il y est resté pendant plusieurs mois. C’est donc naturellement que j’ai continué le poste, j’ai repris le truc, quoi. J’étais toujours objecteur de conscience, mais objecteur de conscience en chef. Ils ont même doublé ma solde, au noir, bien entendu.

Dans ces associations d’entraide internationale, on utilise autant qu’on peut les stagiaires, CES, contrat jeunes, d’orientation, de professionnalisation, bref, toutes les enculeries de jobs qu’on trouve dans la jungle des emplois aidés ; la grande spécialité, c’est le volontaire long terme ; la bonne poire, celui-là : on lui verse juste assez pour qu’il ne crève pas de faim. Il a le logement précaire en plus du contrat. En ce qui me concerne, grâce à la magnanimité de Crcrdia, je gagnais désormais de quoi investir dans une location.

A ce moment là, je vivais chez mon frère qui avait ouvert un resto entre la place des Fêtes et les Buttes-Chaumont, en haut de la rue de Belleville, tu vois ? J’étais très fatigué car j’y travaillais le soir, à la plonge, pour filer un coup de main. Rude école, la cuisine… On est tout le temps à fond, jusqu’à la dernière minute avec la serpillière… Après, on sort le champagne : chaque service terminé est une victoire. On est en famille. Deux de mes frères, ma copine, mon père… On se soutient. La situation est difficile.

Désormais, nous vivions dans un studio du XVIIIème, propre sauf les cafards.

J’avais un nouveau chef.

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DOUZE SECONDES 2

14 Avril 2006 , Rédigé par Seb Publié dans #NOUVELLES

Photo  de la Gare de l'Est

Adam Schneider <schneider@pobox.com>

A cette époque, je travaillais chez Crcrdia, une association de chantiers de jeunes bénévoles. Ça consistait à réunir pendant trois semaines des groupes de jeunes de différentes nationalités pour réaliser un « projet d’utilité collective », comme on disait dans le jargon. On envoyait des gens sur tous les continents, et moi, j’allais souvent sur le terrain pour négocier des échanges avec des associations partenaires. C’était chouette. Je faisais aussi un journal, j’animais des stages de préparation, mon kif, c’était l’Afrique.

La première fois que je suis arrivé dans leurs bureaux parisiens, c’était pour quémander un poste d’objecteur de conscience. On était à la douce époque de M. Jospin et les jeunes étaient toujours tenus d’effectuer leur service national.

Décidemment, je jargonne beaucoup, ce soir.

Mon père m’avait amené spécialement pour l’occasion.  J’avais bu un panaché, c’était en août et j’avais la gorge sèche, j’aurais bien pris une bière mais je n’aimais pas l’idée d’un entretien d’embauche à moitié stone. On était sur le boulevard qui relie Châtelet à Gare de l’Est ; il changeait plusieurs fois de nom, mais ici, il s’appelait « de Strasbourg », ça faisait un peu noblesse d’Empire, noblesse déchue, parce que ça me paraissait franchement miteux : un clodo se fascinait des minces rigoles de vin depuis le trottoir jusque dans le caniveau, une vieille pute se planquait sous l’avancée de la Scala, les pigeons ramassaient la poussière dans leurs roues, le théâtre Antoine accueillait Jacques Balutin et consorts pour un pièce de boulevard. Je connaissais le quartier, j’avais travaillé un peu plus loin comme portier dans un bel hôtel du coin. Je passais des heures dans les embouteillages à accompagner les clients ; comme j’avais peur d’abîmer leurs belles conduites à droite, je dirigeais les British jusqu’au parking, cent mètres à pied, trois quart d’heures en voiture, selon l’heure de pointe. J’avais un max de pourboires que je claquais dans l’heure en nuits de folie et boissons fortes.

La première fois que j’ai rencontré Philippe Duvert.

D’abord, Philippe, c’était une sorte de légende de ce milieu que je ne connaissais alors que dans les livres : avec la difficulté que j’avais eu pour obtenir un rendez-vous avec le bonhomme, je m'attendais à une star. J’ai été accueilli par Guillaume Champetier, en tout bien tout honneur, une sorte d’assistant auquel il ne manquait que l’uniforme. Ce dernier m’a jaugé des pieds à la tête, j’en ai fait autant –j’allais me gêner ! Puis il m’a introduit auprès de sa majesté.

C’était la fin de la saison des chantiers. Philippe trônait au confluent de fleuves de papiers. Il était au téléphone et il m’a montré la chaise en face de lui, je me suis assis et j’ai attendu qu’il ait terminé sa conversation, bien poliement.

J’admirais le bordel en connaisseur.

Il portait une sorte de kipa irlandaise ( ?) , bonhomme, mais un peu timide. La semaine d’avant, j’avais rencontré à Evreux un membre de l’association, qui avait transmis à Duvert mon Cv et la lettre où je déclinais mes motivations, notamment cette proposition de lancer un journal associatif.

Il a commencé par me regarder en coin derrière ses grandes lunettes je ne savais pas très bien comment le regarder. Il a commencé par me proposer une bière et une clope, choses que je me suis empressé d’accepter, aaah... le pssh de la huit-six bien fraîche, la fumée épaisse d’une blonde dans la chaleur d’été... J’étais tout de suite moins stressé.

C’est un homme qui sait vivre.

Ça l’a fait, puisqu’il m’a gardé. J’ai créé le « Mille-pattes International ». Je ne sais plus trop de quoi ça parlait. De chantiers et de conseil d’administration, je suppose. Je m’étais déchiré à faire des illustrations, je l’avais fait plutôt marrant, avec quelques bénévoles bien motivés. C’est là que j’ai appris à faire des photocopies et à taper sur le clavier de l’ordinateur. J’ai eu de la chance : à Paris, c’était la grande grève contre Juppé « droit dans ses bottes ». Moi, j’étais un appelé et je n’avais pas le Droit de Grève, n’empêche que j’ai eu pas mal de temps libre pendant cette période. J’allais à pied au bureau, trois quarts d’heures depuis la place des Fêtes jusqu’à la rue de Metz. J’avais mes chemins. On devrait rendre Paris aux piétons.

Duvert est parti trois semaines plus tard en vacances au Mexique, dans un village qu’il connaissait. Il est revenu longtemps après la date. Deux mois plus tard, environ. Heureusement que la saison tournait au ralenti parce que c’est moi qui fis tourner la baraque en son absence, avec mon anglais de collège, j’avais du mal. Dès son retour, il a bien récupérer son truc, il a fallu traduire en anglais les descriptifs de nos chantiers en France pour la grande réunion en Allemagne. La veille du départ pour l’Allemagne, on est resté en charrette tous les deux jusqu’à des trois heures du mat au bureau, à relier les petits catalogues. J’étais parti satisfait, et je l’avais laissé là, éclaté.

Le lendemain, j’arrive le premier. Je mets les pygmées à fond dans le poste, j’ai le droit, je suis tout seul ! Je danse même un peu, il est huit heures, il faut se remettre en ligne, je me sers du café bien fort, sans doute, du goudron, je fume, je m’installe bien calé dans mon siège, et Philippe émerge de derrière son bureau, hilare : il a voulu se reposer un instant sur la moquette, avant de rentrer chez lui ; il a raté son avion.

 

à suivre...

 

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DOUZE SECONDES 1

13 Avril 2006 , Rédigé par Seb Publié dans #NOUVELLES


Hier dans la nuit il m’a pris une furieuse envie d’écrire.

J’étais au boulot et je me demandais où m’emmenaient toutes ces histoires jamais achevées : ce que j’aimais le plus écrire, c’était mes aventures, et sur le champ, je cherchai un sujet.

Je songeai d’abord à relater l’histoire de mon chat blanc, qui revient de loin. Je l’aime bien, ce grand méchant loup qui souffle sur tout ce qui bouge. Ce chat a grandi chez des gens qui préféraient le berger allemand, qui n’aimait pas le chat… Elle les encombrait, dans leur petit appartement. Je l’ai découverte qui dormait sur la palier, ce matin en rentrant, il y avait du givre, ça m’a rappelé quelqu’un. C’est une fille, oui, mais je n’ai jamais aimé écrire « ma chatte », ça vous ferait bêtement ricaner, je vous connais.

 

Je suis veilleur dans un foyer pour handicapés. Je travaille de nuit et j’ai du ménage à faire ; je mijote en poussant mon balai. Je bouillonne intérieurement, même, comme tout velléitaire qui se respecte. J’ai eu un petit diplôme à la fac, en philo, qui n’a rien à voir. J’ai voyagé. J’aime bien les copains. Je fais des rondes et je pousse un balai, je passe la toile. Pas compliqué. Je regarde des films, je lis. Sans enthousiasme excessif.

Je préfère écrire, je n’aime pas le travail, par exemple, et ça, c’est mal. Mais il n’en a pas été toujours ainsi. Il fut un temps où j’aimais mon travail, où j’y consacrais le plus clair mon temps libre. C’était un autre job dabs une autre vie.

Pourquoi j’étais là-bas, et comment je suis arrivé ici, ça pourrait me faire un thème pour ce soir.

Je ne sais pas si j’ai le temps de finir. Est-ce ambitieux, de raconter des années en une nuit ?

Jeudi matin, je serai en vacances et j’essaierai de me formater à une vie plus normale… Je redeviendrai un animal diurne. En attendant ce moment béni, je flotterai encore, entre les vivants qui achètent des croissants tout seuls, et les fantômes de mes nuits, tout d’os et de muscles... Deux mondes, deux bulles qui se dévisagent l’une l’autre, apeurées.

Parfois, longtemps avant l’aube, au loin, j’interromps mon ménage au bruit d’une ouverture… Félin, je me jette à la porte tapageuse, restée suspendue comme une miette dans un verre d’eau. J’attends. Après un instant, pointe le nez d’un fantôme, circonspect. Moi, je lui tombe dessus et je l’attrape par le colback. Au dodo !

D’autres fois, c’est le fantôme qui me surprend. Perdu dans mes pensées, j’erre dans les étages et il surgit à l’angle d’un corridor. Je crie, porte la main à mon cœur. D’un doigt tremblant, l’estomac noué, je le renvoie d’une voix de chèvre dans ses pénates, il pousse alors des cris de singe et disparaît dans la nuit.

Je me demandais donc, ce soir où personne ne me dérangeait, quel chantier littéraire j’allais mettre en route.

Je m’essouffle assez vite dans mes idées, mais j’en ai beaucoup.

J’en arrivais toujours aux même conclusions : j’aimais écrire mes petites histoires de mec, pas mes histoires de chat, j’aime bien les chats, ça fait longtemps que je vis avec des chats, mais ça ne suffit pas. Qui s’intéresserait aux vomis de mon chat ?

Non. Je vais vous raconter une histoire d’accident de voiture, celui que j’ai eu, la pierre angulaire de mon histoire, un 13 juin, mon instant T, mon Ground Zero. Quelques secondes, douze secondes exactement, qui me taillent une encoche dans la vie.

 

Je me souviens. Ce matin-là, je venais de m’endormir après une nuit à chercher le sommeil. J’étais dans un train. Un train-couchettes, de couchettes en moleskine, des cahots, des arrêts en gare. J’avais essayé toutes les positions. J’avais trop des choses en tête, sans doute. Sans doute surtout que j’e n’ai jamais été foutu de dormir allongé dans un train. Assis, ça va, mais couché : impossible !

A suivre...

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A LA MANIF : TROTSKISTES, CRS ET POLITICIENS

8 Avril 2006 , Rédigé par Seb

Éclaircissements

 

Je vous préviens, aujourd’hui j’ai écrit en manuscrit avec une vraie feuille papier que je vais recopier sous vos yeux émerveillés.

 

Je voulais vous parler de ma manifestation à Evreux, préfecture de l’Eure, numéro 27, Haute-Normandie. Mais j’ai des jacinthes sous le nez, bon sang ! Ça pue tellement que j’en perds mon fil.

 

Permettez que je dégage ces sales bêtes, j’ai jamais pu piffer les plantes en pot, c’est physique ; à chaque fois que je me mêle de leurs soins, elles crèvent ; si c’est pas une preuve, ça…

 

 

 

 

 

A LA MANIF : TROTSKISTES, CRS ET POLITICIENS

 

Salut.

 

Il est 6h10, c’est le matin et j’attends que ma collègue se lève, on prendra un café en papotant du CPE, c’est le sujet qui fâche. D’ordinaire, je ne suis pas très bavard à cette heure-là, je guette la pendule pour pouvoir enfin aller me coucher, parce que je travaille de nuit, il en faut. Qui est-ce qui veillera sur vos handicapés, sinon ? Et s’il y en a un qui faisait une crise ?

 

 

 

Oui, bon, le CPE, la manif, tout ça, vous avez dû en entendre causer, non ? Un beau bordel, entre nous. Enfin, moi, je ne me plains pas : j’ai toujours aimé ça, l’esprit frondeur, la contestation, la manifestation, les pavés qui volent ! Paraît que la France est le pays le plus antilibéral du monde. Antilibéral au sens français du terme, j’entends. Car quand on passe la Manche, le mot liberal se retourne comme un gant et prend un sens tout à fait étonnant, sinon contraire. Chez nous, libéral, ça veut dire réac, capitaliste, gros con, c’est un gros mot, quoi. Là bas, pas du tout :  ça veut dire progressiste. Enfin, c’est mon homologue philologue et angliciste Marie Rnnd qui vous raconterait ces curiosités linguistiques mieux que moi. Aussi vais-je IMMEDIATEMENT cesser mes élucubrations, avant que vous ne vous endormissiez.

 

 

 

Donc, contrairement à certaines personnes que je ne citerai pas ici, les manifs, moi, j’aime bien, moi.

 

Bien. On avance.

 

Nous avons gentiment défilé –quelques milliers ? depuis la salle omnisports jusque devant l’hôtel de ville –je vois pas pourquoi je lui donnerais de la majuscule, investie aux dernières municipales par M. Jean-Louis Debré.

 

Un jour, je travaillais à Evreux dans une petite entreprise qui vendait du vin par correspondance avec des étiquettes personnalisées. J’étais chargé de conduire la machine à faire les lettres, de répartir les mailings par code postaux et de préparer les colis. Le patron m’avait soufflé qu ‘il faisait de la politique et qu’il ne fallait pas que je m’étonne de voir passer des courriers destinés aux adhérents du RPR, comme on l’appelait à l’époque. Cet homme était un bon ami de Jean-Louis Debré, le député local. Je ne m’étonnais pas, donc, même si cette machine servait beaucoup à ce courrier. Plus qu’à quoique ce soit d’autre, mais fallait pas le dire, chut ! Je suppose que tout ce courrier était facturé. Bien entendu. Honni soit qui mal y pense. Un jour, j’ébarbais des pin’s de l’assemblée nationale à la meuleuse, concentré sur ma machine, s’agissait de ne pas se faire happer les doigts par la bête. Soudain, quelqu’un arrive et se jette sur moi en me tendant la main : c’était Jean-Louis Debré ! Que vouliez-vous que je fisse ? Que je lui mollardasse aux pieds ? Je lui serrai la main, pris en traître. Je me faisais virer quelques jours plus tard, non sans avoir saboté quelques courriers au RPR. De la même manière, je me suis fait sauter dessus par Laurent Fabius ; ce jour-là je buvais tranquillos une Pelforth-fraise au comptoir d’un bistrot d’Elbeuf, et là non plus, je ne pus rien faire. Je lui ai serré la louche, mais je ne suis pas particulièrement adepte du fabiusianisme, contrairement aux rumeurs et autres sous-entendus que certaines mauvaises langues font courir sur ce blog.

 

Nous avons donc manifesté sous la banderole de la ligue communiste révolutionnaire, par le plus grand des hasards. C’est amusant de défiler avec des gens motivés qui braillent leurs slogans. Je ne suis pas de cette chapelle, même si je me suis présenté sous leur bannière aux municipales de 199..J’étais jeune et eng(r)agé ; je ne suis pas encore vieux, mais j’ai plutôt tendance à me planquer et à laisser les gens se démerder entre eux, maintenant. Sauf quand il faut lutter pour la défense de l’environnement ou de José Bové.

 

Nous sommes arrivés en même temps que les amis du facteur Besancenot, voilà pourquoi.

 

Bref.

 

Une demi-douzaine de CRS nous a accompagnés pendant toute le balade. J’ai pu les admirer de près, sous leurs carapaces de skaters de l’enfer, massives tortues ninjas, gros bâtons, nuques épaisses, bedaines en avant… Des professionnels, prêts à nous fendre la tête si on leur en donnait l’ordre, sans états d’âme.

 

Mais le soleil brillait fort –en Normandie ! et tout le monde était d’humeur badine, même les flics. Ils draguaient les jolies manifestantes, il y en a qui ne doutent de rien. Tout à coup, mon père me donne du coude dans les côtes :

 

« - Tiens, regarde, y’a ton copain François Loncle.

 

François Loncle, c’est le député de l’Eure. Socialo. Les trotskistes se marraient –monsieur était jospiniste et Jospin a été trotsko- et moi aussi je rigolais. Si j’ai eu une certaine animosité pour ce petit bonhomme, c’était purement personnel, étant donné qu’on a partagé un temps la même gonzesse. On avait dû se faire baiser de la même manière, en fait, c’est ce que je pense maintenant, une plaie, cette fille, un fléau. Elle doit encore être en prison à l’heure où je vous parle.

 

 

 

Nous sommes arrivés sur la place de l’hôtel de ville qui porte un nom que j’ai oublié, et la manif est repartie sans nous : après une pause devant un demi bien frais et sans faux-col, on a réalisé qu’on avait un peu mal aux jambes, alors on est rentré à la maison.

 

Je crois que la prochaine manif aura lieu mardi prochain ; j’espère qu’il fera beau.

 

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