Little things

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Les certitudes,
Les avis définitifs ?
Je m'en méfie
Comme de la peste ; 
Surtout des miens.
Mes grandes idées
Ont disparu
Sans laisser d'adresse.

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Mercredi 12 mars 2008
publié dans : NOUVELLES par Sébastien Clivillé, Hagaär Dünor, Totoseb, the Toxic Avenger

lestempsmodernes.jpg

Je portais le numéro soixante-sept.
J'étais là pour m'inscrire. A l'ANPE. Simple formalité. La dame, tellement banale que je sais plus à quoi elle ressemblait, me posa des questions auxquelles je répondis bien aimablement, et, quand moi j'en posai, elle me répondit : 
"- C'est pas possible. Non, on cherche des rippeurs, vous êtes tout à fait qualifié pour ce travail.
- Des ri-quoi ?
- Des ri-ppeurs. Z'êtes sourd zou quoi ? C'est ramasser les poubelles derrière les camions. Vous connaissez ? Eboueur, quoi !
- Hm... C'est dur, ça, physiquement, rippeur... Ca m'étonnerait que je puisse. Et puis j'ai des diplômes de philosophie...
- Ha ? Attendez... (Elle fait défiler des colonnes VERTES SUR FOND NOIR). Désolée : on ne manque pas de philosophes dans la région. Pour faire rippeur, y'a pas besoin de qualification.
- Hm... Je crois que ça va pas être possible, quand même, regardez-moi :  j'ai presqu'un bras en moins, je suis petit et maigre. Ca va me faire crever !
- Le corps s'adapte à toutes les situations : regardez les néanderthaliens ! L'homme possède des ressources insoupçonnées ! Savez-vous que nous n'utilisons que 10 % des capacités de notre cerveau ?
- Hm... Vous, peut-être, mais moi...
- Et savez-vous que si vous refusez un emploi, vous êtes immédiatement radié des ASSEDICS ?
- Hm... Immédiatement ?
- Immédiatement."

Finalement, j'ai réussi à négocier : quelques semaines d'intérim dans une usine, en 4/8, deux matins, deux après-midi, deux nuits, deux jours de repos. Le collègue en face de moi est sympa, il me refile des acides, ou du shit, selon arrivage, on gobe tout ça, on se marre bien, je ne vois pas le temps passer... Et heureusement, les trente-cinq heures sont plus courtes que les trente-neuf.
Pourvu que ça dure...

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Vendredi 7 mars 2008
publié dans : NOUVELLES par Sébastien Clivillé, Hagaär Dünor, Totoseb, the Toxic Avenger

caf-.jpgOr donc, la compagnie avait acheté la dernière récolte au meilleur prix : bien meilleur que ceux proposés par les deux européens que l’on ne voyait plus. Bien meilleurs pour les acheteurs, j'entends. Le mandataire avait brandi sous le nez du conseil villageois les nouveaux actes de propriétés qui attribuait toutes les terres environnantes à l’Int. Pancoffee-Papir. Ambrose, le chef du village, n’avait pas eu beaucoup de marge dans les négociations, la coopérative n’avait plus d’autres débouchés que cette grande compagnie internationale. Il n’y avait plus vraiment de ventes, d’ailleurs, car la récolte de café et tout ce qui poussait sur ces terres appartenait désormais à ce puissant trust. Un peu d’argent fut versé sous la forme de salaires de misère, l’équivalent de 10 US $ par mois et par ouvrier. Autre avantage : en échanges de coupons, les paysans pouvaient toujours avoir accès à certains biens de consommations suffisants et nécessaires pour ne pas tout à fait mourir de faim. Tout juste bien calculé pile-poil. Lui, Ambrose, eut droit à du vrai argent, promu en tant que directeur de la nouvelle plantation. Un peu mieux. Juste de quoi acheter du café lyophilisé pour le petit déjeuner. On avait arraché la plupart des cultures vivrières traditionnelles, ainsi que les arbres et buissons qui protégeaient les plants de café anciennement cultivés : une nouvelle variété, résistante au soleil et bien plus conforme aux notions modernes de productivité et de baisse de coûts avait couvert la majeure partie des terres défrichées. Dans le même esprit, on avait remis les enfants du village au travail des champs. Il n’était plus question de se rendre à l’école : on était désormais bien trop fatigué pour étudier. Et de toutes façons, d’école, il n’y en avait plus, et on avait envoyé l’instituteur se faire pendre ailleurs : le bâtiment avait été réquisitionné pour servir d’entrepôt aux nouvelles récoltes plus abondantes. Quelques gardes, imberbes et menaçants, la kalach sur les genoux, veillaient à la sécurité du stock qui attendait gentiment qu’on l’embarque. C’était aussi –disait-on, pour protéger les populations. Les enfants soldats fumaient toute la journée des choses malsaines, affalés à l’ombre de grands arbres épargnés, ils jouaient aux dés, au backgammon, aux échecs, ils buvaient du thé et mâchaient de la kola. Cinq fois par jour, ils levaient le doigt en l’air, choisissaient le point cardinal adéquat et ils plongeaient le nez dans la poussière.

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Mercredi 5 mars 2008
publié dans : NOUVELLES par Sébastien Clivillé, Hagaär Dünor, Totoseb, the Toxic Avenger
Oui je sais je triche, mais tous les lecteurs de cette époque sont retournés aux limbes.pancrace.jpg

Quéquette au vent, coupe à la main et bassinet en tête, les Grecs avaient vraiment une drôle de touche.

Les Grecs ont inventé la démocratie il y a deux mille cinq cents ans : on payait les citoyens pour aller voter pour ceux qui les gouvernaient. Tous les gens du peuple n’étaient pas citoyens, sauf les hommes. Exemple : les femmes, les barbares et les métèques ; les esclaves étaient si peu payés que ce n’est même pas la peine d’en parler : ils servaient de femmes de ménage. Les barbares étaient moustachus, blonds aux yeux bleus, des étrangers pas nés dans le pays. Les métèques étaient les gens du village à côté. Les femmes étaient des femmes.

En Grèce, certains travaillaient, les autres faisaient du commerce, de la science ou même de la philosophie.

La philosophie consistait à aller embêter les honnêtes gens avec des questions gênantes. En général, on condamnait le philosophe à mort, surtout Socrate, roi des casse-pieds. Les philosophes grecs se promenaient tout nus et voici, en résumé, ce qu’il ressortait de leurs réflexions : on sait sans le savoir ce qu’on ne sait pas, mais il faut le savoir sinon on sait seulement qu’on ne sait rien. Sinon, trop, c’est trop, et trop peu, c’est pas assez : il faut bien rester au milieu. Pour finir, il faut profiter de la vie avec les copains parce qu’on ne sait pas de quoi demain sera fait. Je vous ai quand même en une seule phrase et dans l'ordre résumé Platon, Aristote et Epicure, vous pouvez me dire merci, vous pourrez briller dans les salons.

Les savants grecs sont encore bien connus de nos jours : Archimède, Euclide, Pythagore, Hypoténuse… C’est depuis ce temps-là qu’on sait que les baignoires ne doivent être remplie à ras-bord, sinon quand on y entre ça déborde, que les bateaux peuvent flotter, et qu’on a beau essayer de les tordre, les parallèles ne se croisent jamais-jamais.

Les Grecs avaient beaucoup de dieux facétieux dont la copulation était la principale occupation. Aux origines, Ouranos mis le KO en forme. Poséidon était le dieu des mères ; il vivait dans l’eau avec une fourche. Apollon jouait de la guitare à la sortie de la messe et Dionysos payait le coup à boire. A cette époque, on m’aurait vu à l’église tous les dimanches.

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Vendredi 15 février 2008
publié dans : NOUVELLES par Sébastien Clivillé, Hagaär Dünor, Totoseb, the Toxic Avenger

neandertal3.jpgA l'aurore, les femmes se sont rassemblées autour d'Aour : l’enfant qu’elle porte depuis des mois a décidé de rejoindre le monde aujourd’hui. Mais pour l’instant, il se laisse un peu désirer... Elle a ressenti les premières contractions longtemps avant l’aube.

C’est la première fois que l’Amande va donner la vie.

Le soleil s’en retourne déjà de l’autre coté de la terre et Aour commence à trouver le temps long, elle fatigue… Les Femmes ne se sont jamais senties tranquilles au moment d’accoucher, elles préfèrent quand les autres s’occupent d’elles. Soudain, sans que personne ne s’y attende, le col s’ouvre et les contractions se succèdent rapidement. « Il arrive, on voit les cheveux ! » crie Bâ. La naissance lui fait toujours songer à une châtaigne qui émerge de sa bogue… Bâ serre la main d'Aour l'Amande en souriant : « L’enfant se présente par la tête... »

Dent Noire et Cheveux d’Ocre soutiennent un peu plus leur sœur accroupie. Elle dit qu’elle a soif, alors on lui donne de la mousse détrempée à la source toute proche. Les femmes ont préparé un tapis d’herbes douces, comme c’est la tradition.

On a toujours fait ainsi.

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Jeudi 14 février 2008
publié dans : NOUVELLES par Sébastien Clivillé, Hagaär Dünor, Totoseb, the Toxic Avenger

Dor est grand, et musclé. Très grand. Très musclé : de dos, il paraît plus vieux que son âge réel. De face, ses yeux émerveillés et ses favoris folâtres trahissent une adolescence pas encore disparue. Pour l’instant, il veille, tapi à l’entrée du campement ; un feu rougeoie à peine encore... Il a le visage de celui qui vit un instant important, solennel, voilà. Des cris jaillissent de la grande hutte, des gémissements, la nuit est claire... Dor regarde la naissance du premier croissant, et ils se posent des questions existentielles. Il n'est pas très vigilant, il faut l'avouer. Bon, il a estimé que la position élevée de l’abri, le cercle d’épines qui protège l’accès du campement, tout ça rend l’approche des prédateurs improbable… Et puis il compte bien sur son nez et ses oreilles pour l’alerter à la moindre approche suspecte ; en attendant, il cogite, donc il est. Et puis, les fauves, pas idiots, savent, depuis les dizaines de milliers d'année qu'ils hantent l'Europe, que ces grands singes sans poils sont des proies bien plus redoutables que le buffle noir. Certes, un homme isolé et désarmé serait une petite créature sans défense, plus vulnérable qu’un muscardin, incapable de courir vite ni de griffer ni de mordre… Un ver tout nu gras comme un marcassin d'un an. Mais les hommes restent toujours en groupes, armés jusqu'aux dents, capables de prolonger leurs faibles membres de longs épieux aux pointes de silex acérées, et de massues hérissées, de couteaux tranchants et de javelines barbelées... On sait tuer, chez les hommes, c'est même leur spécialité : la chasse. Super-prédateurs, les Hommes, terribles Hommes, si puissants qu'il commandent même au feu, terrible feu, qui fait reculer l'ours des cavernes, qui n'est pas petit. Les fauves de cette époque ressemblent aux fauves d’aujourd’hui, tout du moins ce qu’il en reste, mais en beaucoup plus grands. Les néandertaliens eux-même sont plus robustes que les hommes actuels, plus massifs. Plus balaizes, quoi. Un observateur moderne, conditionné par sa culture, les trouverait sans doute tous affreusement laids, avec leurs têtes aux fronts fuyants et plats, leurs bourrelets au-dessus des orbites, leurs pommettes saillantes, leurs mâchoires avancées et leur absence de menton. Mais entre eux, ils ne se trouvent pas du tout difformes ni monstrueux ; d’ailleurs, Dor rêvasse, il pense à Tô, la si gracieuse et si belle, à la croupe si large… Il se ranime en sursaut à un cri plus strident, il jette un coup d’œil autour de lui… Gos dort recroquevillé dans son duvet avec le poil dedans, Et Dor se demande bien comment il peut.

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Mardi 12 février 2008
publié dans : NOUVELLES par Sébastien Clivillé, Hagaär Dünor, Totoseb, the Toxic Avenger

Neandertal2.jpgLa troupe de l’Orme Fourchu, puisque que tel est le nom qu’ils se sont choisi, sept jeunes adultes et leur progéniture, s'en est allée en aval de la rivière, sur des terres peu connues, direction recommandée par le Grand Conseil. La lune, depuis, a cent fois changé de forme, et ils ont établis un campement principal dans un amas de roches brunes à quelques jets du fleuve. Ils ont adossé des troncs aux rocs titanesques, entrelacé des branchages, et tendu des peaux de renne.
Chaque membre du groupe a ses petits talents : Gal "Cheveux d’Ocre"" choisit les blocs de silex qu’on peut travailler pour y débiter des outils. Gos "l’Epine" tresse, lace, et noue de belles vestes en fourrures bien bien chaudes, et ses chaussures sont incomparables… Aour "l’Amande" connaît l’art d’accommoder les baies aussi bien que les rhizomes avec les feuilles aromatiques et les champignons comestibles… Tandis que Tô "Dent Noire", à la grande joie des enfants de sa bande, n’a pas son pareil pour dénicher les truites qui se cachent sous les rochers, poissons qu’elle jette vivement sur la rive après les avoir endormis en leur caressant le ventre. Yol "la taupe" connaît de belles histoires à raconter autour du feu ; il sait aussi choisir les bois qui conservent les braises vives, et il a appris à construire des huttes solides et imperméables ; il maîtrise aussi – et surtout - la Magie des Herbes, et il sait parler aux Puissances qui entraînent le monde ; un vieux chaman lui a appris les Mystères et il peut répondre aux questions difficiles. Il y a aussi Dor "l’Entaille", large comme deux hommes, qui sait repérer les bestioles dans leurs trous et confectionner les pièges. Pour finir, il y a Bâ "l’Ancienne", ainsi qu’on l’appelle désormais, qui dirige le destin de cette nouvelle communauté ; elle prend de bonnes et prudentes décisions et elle est douée pour choisir les emplacements. Elle a choisi de nouvelles couleurs et elle a peint à l’ocre les corps de ses compagnons en conséquence.

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Dimanche 10 février 2008
publié dans : NOUVELLES par Sébastien Clivillé, Hagaär Dünor, Totoseb, the Toxic Avenger

neandertal.jpgJ’ignore si on connaissait le concept d’année dans la société des hommes seconds, comme les appelle M. Coppens –nous sommes hommes troisièmes, donc. ; probablement qu’on vivait au rythme des saisons, mais justement, à cette époque-là, à cet endroit-là, ça tombait bien : il n’y avait que deux saisons, et c’était plus facile à compter. Donc : la grande crue avait lieu chaque année, au sortir de la saison des neiges ; les clans des environs se rassemblaient à ce moment-là, toujours au même endroit. Ils se retrouvaient et s’échangeaient les nouvelles du monde, on se retrouvait entre parents. On a toujours fait ainsi. D’aussi loin qu’on s’en souvienne. Les Hommes aimaient se reconnaître en tant qu’Hommes, alors pour cela ils se réunissaient pour faire des choses spéciales, ils chantaient, ils mimaient les Histoires Passées. Les Hommes avaient conscience d’être des créatures particulières dans l’ordre des choses…


Les sept jeunes gens s’étaient retrouvés un peu par hasard autour d’un petit feu, au pied d’un orme fourchu, à se faire griller de délicieux tubercules au porc-épic et à faire tourner une calebasse de tisane aux Herbes... C’était déjà la troisième nuit de la fête de la crue, et beaucoup avaient encore une anecdote à raconter, comme la fois où Gos l’Epine avait failli se faire croquer le nez par une loutre en ramassant des saumons dans une flaque, quelle rigolade ! Toute la nuit, ils avaient écouté les histoires de rhinocéros de Dor l’Entaille, ils avaient parlé des étoiles et des rêves, des lions et des rivières… Pour relancer les réjouissances, ils avaient mangé des champignons magiques et ils avaient dansé la Transe, ils avaient crié les Serments à la face des Étoiles et puis ils étaient tombés d’épuisement ; ils avaient eu un peu mal là la tête en se réveillant au petit matin, mais ils se souvenaient de tout, enfin, pas de tout, mais de l’essentiel, oui. D’ailleurs, depuis cette nuit mémorable, ils étaient devenus inséparables. Ils étaient tous jeunes, même si on surnommait Bâ « l’Ancienne » pour la chambrer un peu. Elle n’est pas encore très âgée du tout, mais simplement c’était elle la moins jeune, alors voilà.

Ces jeunes gens s’étaient trouvés cette nuit-là tant de points communs qu’ils avaient décidés d’en parler à leurs Mères. Un grand conciliabule solennel avait réuni les vieux et les femmes concernées (on appelait ça le Grand Conseil), et ils avaient fini par donner leur accord et leur bénédiction à la fondation d’une nouvelle troupe. Régulièrement, on approuvait ainsi la formation d’une bande qui agrandissait la grande famille des Hommes qui vivent au long du fleuve. On a toujours fait ainsi.

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Dimanche 27 janvier 2008
publié dans : NOUVELLES par Sébastien Clivillé, Hagaär Dünor, Totoseb, the Toxic Avenger

Le tourbillon méphitique d'un rat crevé enveloppe le champ de bataille de ses dernières nuisances et enrobe l'univers d’un air plus vicié encore… Sous le ciel pisseux Melody se dresse, icône déchue… Aspirée par la gadoue, elle regarde passer les types robustes affairés, par ici, et par là. Elle est invisible : les hommes au travail font comme si cette brune beauté gisait déjà, échouée parmi les cadavres automobiles ; mais tous l’ont reconnue, même ceux qui jamais encore ne l’avaient vue, car sa légende hante encore les lieus, les anciens en parlent comme d’une plaie épouvantable dont la divine miséricorde les auraient libérés, et chacun rougit secrètement, violemment ému par la soudaine apparition de cet ange un jour à jamais radié de leur monde de ferrailles et d'aventures. Marco, leur Saint Georges, a chassé la bête... Ne se tient ici que son ombre pourrie.

Les types continuent donc à vaquer, certes troublés par cette apparition, mais bon : dans deux jours, leur convoi de vieilles bagnoles bien graissées s’ébranlera pour l'Afrique, au revoir l’Europe, et à eux les petites négresses, qu’est-ce que tu crois, coco ? Ce fantôme ne les navre pas plus que ça, elle qui eut pourtant tant d’influence sur ces tatoués.

« - Pardon, lui souffle le porteur courtaud d’une boîte de vitesse dont elle obstrue le chemin ; le visage brique de la brute trahit un effort intense, ou une impatience immense.

Une voix derrière elle :

« - Je croyais t’avoir interdit de remettre les pieds ici.

Elle reste immobile et tête basse. Les nuages noirs accourent depuis l'horizon.

- Je suis venue te demander pardon, minaude-t-elle.

Il tend la main, paume en avant :

- Pff. Alors là ma grande, tu rêves ! Tu n’as qu’une chose à faire : partir. Alors tu t’en vas, loin, et tu ne reviens pas, jamais, c’est fini tout ça, tu vas pas continuer à m’emmerder à traîner dans mes pattes et à semer la discorde parmi mes troupes, tu nous as assez causé de problèmes, allez oust !

- Mais j’ai changé ! crie-t-elle en se retournant vivement.

- T’as changé ? Mon cul ! Tu m’as déjà fait le coup, souviens-toi : deux jours après, je te gaulais avec dans la bouche une queue qu'était pas la mienne, allez allez, dehors, la discussion est close. Dégage !

- Attends !

Il commence à s’éloigner, déjà intéressé à autre chose.

- Loulou ? Ali ! Foutez-moi ça dehors vite fait et… Merde il recommence à flotter, Mimile ! Pourquoi tu laisses traîner les cartons là comme ça, bouge ton derche, arrrrrr ! Vous commencez à me courir, ptain, plus dans deux jours dans le bordel, vous voyez pas qu’on est à la bourre, non mais regardez-le celui-là espèce de feignasse qu’est ce que tu branles au lieu de fumer ta clope, mords-la paille, dépêche toi, on sera jamais prêt, ptain ça va chier ! Ça va chier !

Ils se sont tous mis à courir tout à coup, floc-floc floc font leurs pas dans la bouillasse. Un gros mâle des chiens est venu sentir le cul de Melody poussée vers la sortie par les deux cocos susdits. Rapide, efficace, une épaule chacun, allez hop !

« - Dégage et disparaît, parce que je te promets que si je te revoie ici, tu la prendras, ta rouste, lui lance Marco quand elle n’est presque plus à portée de voix.

- Fft fft fft, lui siffle joyeusement un acolyte malveillant.

Mais elle reste là, hébétée, genoux fléchis et bras pendants, plantée sous un rideau de pluie transversal, entre les deux piliers de moellons qui gardent l’entrée. Les hommes s’attroupent et commencent à ricaner, une ou deux insultes, un sifflet lui font définitivement tourner des talons.

Vaincue.

Elle avait cru pouvoir les faire revenir sur son bannissement, elle aurait aimé les voir revenir sur a décision, les attendrir… Partir avec eux. Loin. Fuir pour longtemps ces plaines gorgées, leurs averses incessantes, enfin commencer la vie, devenir quelqu’un !

La tempête bat les flancs de ses pensées confuses, une vague de souvenirs, puis une autre, les échecs, les trahisons, les espoirs et les drames un à un apparaissent s’échouer sur les rives de sa mémoire, moribonds... A grandes enjambés, elle pleure sous la douche printanière, elle les maudit, tous ceux-là qui l’ont abandonnée, et les autres aussi, les autres surtout, les salauds heureux, les gens, qui la condamnent à la solitude. Il ne lui reste plus qu’à crever, survivre c’est inutile, de toutes façons, tous ces enfoirés ne souhaitent que de la voir sombrer, c’est tout, ç’est ça, personne au monde pour se soucier d’elle, elle rumine des vengeances et des haines, et marche, poings serrés, elle leur fera regretter leur indifférence, à tous, quels qu’ils soient d’où qu’ils viennent, ils finiront dans le même panier, à tous ceux-là qui n’en veulent qu’à son joli petit cul, au fond. Oui, son seul bien, son corps, ils veulent le lui prendre, la bafouer encore...

Soit.

Ils paieront le prix fort.

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Jeudi 22 novembre 2007
publié dans : NOUVELLES par Sébastien Clivillé, Hagaär Dünor, Totoseb, the Toxic Avenger

- Dis-donc, tu viens avec nous cet après-midi ? demande soudain Nicolas en maltraitant les touches du joystick.
- Où ça ? répond Kévin en s’exorbitant les yeux de la tête : un char d’assaut qui dépasse de beaucoup la moyenne vient d’apparaître en haut de l’écran :
- Chaud ! 
- Avec les autres, on va faire un feu en bord de la Seine, tu sais, sur la plage, à Saint-Aubin. Seb viendra avec un pote, avec de la tise à la foisonnade, tu vois ?
- Grave !
- On fait des merguez des chips et tout, t'as vu ?   
- Mmm... Je suis désolé mais j'ai des choses importantes à faire, en fait …

Nicolas reste silencieux un moment, l’air amusé.

- Toujours ta gonzesse, hein ? Tu laisses encore tomber les potes, alors ? 
- Encore, encore, heu... On peut dire comme ça, d’une certaine manière… mais je t’assure, en vérité, pour moi, c’est très important. En fait.
- Grave. Tu me diras… je me mets trop à ta place, t'inquiète : moi j'en profiterai trop aussi, c'est trop une bombe, cette meuf ! 
- Il n'y pas que ça : je suis toujours amoureux, tu sais.
- C'est clair.
- A mort.
- Tu vois ?
- Grave !
- Carrément...
- Voilà quoi.
- Mouais… Quand même, en fait, t'as vu, tu devrais te méfier, on ne te voit plus du tout, t'existes plus que pour elle… Méfie-toi : le premier amour, c'est trop douloureux, il paraît. C'est mon frère qui me l'a dit.
- Ton frère, il s'est fait grave trop dévorer par un dragon, c'est pas pareil... Bon allez, je t'accompagne quand même au Mutant, j'ai encore du temps.

Puis Kévin rentre chez sa mère, et, après le repas, il angoisse, il est pris dedans, il surveille le téléphone; il s'installe sur la moquette et il fait des réussites, tu sais, avec les cartes... 

- Si cette fois je réussis, je me marierai avec elle ! 
ou bien : 
- Elle m'aimera toujours ! C'est clair !

Il marmonne comme ça ses velléités... Rumine, doute :  plus qu'évidemment, une réussite, c'est conçu pour ne réussir jamais... Kévin a beau se voir plus malin que tout le monde, bien anticiper, le jeu n'est jamais bon, et les petites déceptions s'accumulent, les échecs s'entassent,  l'un après l'autre, inlassablement. Il a beau perdre et perdre et perdre, et perdre encore, il continue sans pouvoir s’arrêter… 
Quand tout à coup le téléphone sonne ! Tu ne vois pas pourquoi je m'exclame, puisque elle était prévu, cette sonnerie, depuis longtemps, même, il est immuable le rituel… Mais elle lui fait toujours le même effet. Le top du départ ainsi donné, il se lance sur mon vélo, aller le plus vite, couper au plus court… La violence qu'il s'inflige, combien il s'arrache dans la côte…  C'est dur ! le vélo ! C'est con ! Ils lui ont ressorti le vieux crachin normand, et Kévin les maudit. 

Aujourd'hui, elle avait prévu de voir une de ses vieilles amies de longue date, et c'est pourquoi elle aurait voulu partir un peu plus tôt, aujourd’hui... Mais comme c'est la dernière fois qu'ils se voient avant son départ pour le Tyrol, il fait un peu la gueule… Il l'aurait voulue tout entière disponible pour lui, à lui rien que pour lui, alors il discute, il pinaille tant et si bien qu'elle finit par céder... Il est bien emmerdé, mais il estime avoir raison, il n'y pas de motif suffisant revenir là-dessus.

Kévin fini l'après-midi avec Violette, isolés du monde dans un coin tranquille de la cave de l'immeuble… et il l’a empêchée d'aller voir son amie (pas envie de perdre de temps). Quand ils ont eu fini, il lui a dit :

- Bon. Tu peux aller voir ta copine maintenant.

Elle a pleuré.

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Jeudi 8 novembre 2007
publié dans : NOUVELLES par Sébastien Clivillé, Hagaär Dünor, Totoseb, the Toxic Avenger

 

deadsanta.jpg

 

Tu n'es plus, Père Noël !
Comme chaque année à cette période, on te voyait déjà partout sur les publicités. Tu nous manques !
(Enfin, j'imagine que, parce que je suis bougon. Déjà, je ne regarde presque jamais la télévision, seulement des morceaux choisis, et quand par malheur je tombe sur la réclame, je casse le poste -où est la télécommande ? Sur la télé !- d'un coup de zapette magique : vlan ! En plus, j'ai demandé aux distributeurs de papier de bois d'arbre de ne pas me bourrer la boîte aux lettres avec n'importe quelle saloperie. De la même manière, j'écoute des radios où la pub est rare : je ne peux pas. Ça m'agace ! Quant à la presse, c'est facile, je tourne la page et de toute façon mes journaux préférés ne sont financés que par leurs ventes et leurs placements sur le marché obligataire (oups). Où est la fin de cette putain de parenthèse ? Ha ! La voici !)
La vérité, je sens que ton esprit est encore parmi nous, bien là, qui volète quelque part au-dessus de nos têtes, petite mou-mouche à enculer... Fraternité et altruisme... Je te connaissais bien, Père Noel, excellent collègue, mon presque frère. On allait fumer des joints ensemble derrière les poubelles, à la pause chez toiséreus, tu avais une clio bleue ; j'aimais ton sourire aviné... Ton rire gras !
J'espère que tu vas bien, là haut, assis sur ton petit nuage rose. Père Noël, parti un soir de décembre 2006, abattu par un facho qui pensait qu'un arabe lui faisait la cheminée... 
Je crois que de toutes manières, cette année tu aurais fait de mauvaises affaires : les gens du Sarkoland ont mal au pouvoir d'achat, et ils privilégieront plutôt les huîtres - si elles sont encore autorisées à la vente, sinon ce seront les escargots- et la gueule de bois (voir ICI et LA). Ils sont affolés de ne plus pouvoir consommer autant et sans entraves : il faut de l'essence dans la bagnole !
Bref.
Je suis bien embêté, parce que je t'aimais bien (même si, petit, mes parents, dès que j'ai su comprendre les mots, m'ont affirmé et répété : LE PERE NOEL N'EXISTE PAS ! N'E-XIS-TE PAS !) ; mais tu pourrais encore nous aider : j'imagine que, bon comme tu fus, tu es entré dans les petits papiers du Grand Patron. Sans besoin d'aller Lui tirer la barbichette, il faudrait malgré tout Le secouer un peu et Le mettre en face de ses responsabilités : c'est bien beau d'avoir créé des hommes à Son image, encore eût-il fallu en assumer les conséquences. Mais nom de Lui, c'est nous qui Le payons, merde !

Il nous refait le coup des dinosaures, c'est ça, hein ?

Hm.

Méfie toi de Lui : Il n'est pas fiable. 

On ne peut pas avoir confiance en ce type. 
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Samedi 28 juillet 2007
publié dans : NOUVELLES par Seb
 

 

 

Se procurer l'Illiade

- Où est Pâris ? leur demande t’il, que se passe t'il ?
- Ils font des choses, quelque part par-là, dit Cassandre en pointant en direction des terriers.
- Qui ça, ils ?
- Pâris a trouvé quelqu'un pour la nuit…
- Il nous a montré sa conquête, ça c'est de la femme, ajoute Hector en se prenant une claque derrière les oreilles. C’est Aphrodite qui lui a présenté.
- La vieille chouette...
- Hein ?

- Rien, continue.
- Il nous a dit de nous tenir prêts pour le bateau à cinq heures.
- Cinq heures ... du matin ?
- Ouais, non mais je veux pas critiquer, mais ton pote, écume Cassandre, là, il abuse !

Passent de longues minutes …
Le problème, c'est que cette fille là, elle était peut-être venue déjà accompagnée à la soirée, songe Polytlès, fuyayaille, l’embrouille, il espère que non, s'amuser à jouer les galants dans un pareil endroit ! Faut-il y croire, faut-il ?
Il surveille la nuit encore longtemps, avant que deux silhouettes enlacées n’apparaissent dans la nuit : Pâris et sa conque arrivent au camp, la frimousse enfarinée, elle est magnifiquement décoiffée, il a le casque tout de guingois, leurs pupilles sont humides…
Polytlès se plante sous le nez de la jeune femme, et pose une question à laquelle elle répond en pouffant :

« - Moi ? C’est Hélène, pourquoi ?
- Hélas ! La femme de Ménélas !
- Oui, la femme de Ménélas, et alors ? Qu’est-ce que ça peut faire ? Pâris, mais c’est qui, ce mec ? D’où est-ce qu’il sort ?
- Je suis l’ami de Pâris, répond lui-même Polytlès. Non mais t'es vraiment une tête de fraise, toi, dit Polytlès en se tournant vers son copain. Non mais, tu sais c’est qui c’est, cette fille-là, sauf votre respect ?
- Oui, je sais, c’est Aphrodite qui me l’a présentée… Elle est belle, hein ? Je crois qu’on va se marier.
- Vous marier… Vous marier ? Vous marier ! Mais, elle l’est déjà, mariée !

- Pas chez nous… Et puis j’ai bien le droit de tomber amoureux de temps en temps, non ?
 
- Pff !
- C’est facile à dire, ça, mais quoi ? Qu'est ce que j'aurais pu faire, selon toi ?
- Tu aurais pu prendre dire non à la fatalité et réfléchir un petit peu, mon petit pote !
- C’est vrai. Ça aurait été plus simple… J’aurais dû choisir la femme du patron, comme gagnante… Mais c’était inscrit sur les tablettes de la Fortune. »

 
 

Cassandre s’emporte :

« - Fortune mes fesses, oui ! Je l’avais bien dit, mais on ne m’écoute jamais ! Non, mais j’ai l’impression que vous ne vous rendez pas bien compte du danger ! De la situation réelle ! C’est la crise ! On va avoir tous les Achéens aux trousses, je tiens à mes dents de devant, moi, et même et surtout pour la gloire ! Vous connaissez pourtant  ces espèces de spartiates, ce sont des brutes, des bêtes de guerre ! Il faut se tirer ! Et vite !
- Elle n’a pas tort. Ulysse, le gars que j'ai rencontré sur la plage, m’a raconté ton histoire, Hélène.
- Je suis une femme libre. Je pars avec Pâris. Je viens avec vous. Après tout, c’est aussi un prince…
- Bon, dit Hector, réaliste. Regardez ces lumières, sur la crête, entendez-vous ces cris ? Il semble qu’on nous cherche déjà. Allons-nous rester ici à attendre qu’on nous cueille, mal cachés derrière notre petite enceinte ? Non ! Seuls des murs épais pourront nous protéger. Rentrons à Ilion !

En un seul mouvement, ils saisissent leurs sacs, les yeux avivés par l’alerte. Blang blang blang, c'est le bruit des casseroles qui s'entrechoquent contre leurs flancs. Ils voudraient rester discrets, ils trébuchent dans la nuit, les rochers coupants sont prêts à leur déchirer l’épiderme, mais aucune arrête ne vient trancher leurs mains offertes.

Les Achéens sont partout, leurs bronzes rutilent dans les projecteurs qui fouillent les ténèbres, mille fois les lumières les frôlent, mais ce soir, ils sont invulnérables, ils sont imperceptibles…

 
 


Ils sont passés au travers de la nasse : la retraite s'est effectuée dans les meilleures conditions, l’héroïque section, épuisée mais entière, n’a laissé à l’ennemi que les engins par Hermès confiés, au pied d’un olivier…
Ils embarquent sur leur trière, la lune qui leur était masquée se mire désormais dans la mer, nul besoin d’allumer les feux du bateau, on sait manoeuvrer sous son utile lueur. Un vent opportun les pousse au large. Les indigènes spoliés s’agitent sur le quai, sonnent le cor.

 
 
 
 

Polytlès dit :

« - Tu aurais pu réprimer tes montées de jus de glande et réfléchir un petit peu, mon petit pote ! Maintenant, on va les avoir au train, je les connaîs, il va falloir aller se retrancher à Ilion. En hauteur. On les verra arriver de loin. Hm. C
es Grecs ne nous lâcherons pas jusqu’à la récupérer, leur Hélène... Je parie qu’on en aura pour des années.

- J’aurais dû choisir la femme du patron, comme présidente… Mais c’était écrit. »
 
Ils s’éloignent ainsi, tentant de fuir leur Destin, cheveux aux vents… Le soleil darde ses premiers feux d'airain sur la mer Egée qui s’enflamme, annonciatrice de tourments et d’épopées qui marqueront l’histoire des siècles.
 
 

FIN

 
 


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Vendredi 27 juillet 2007
publié dans : NOUVELLES par Seb
 

 

Résumé : Pâris le Troyen a donné la pomme d'or à une immortelle qu'il n'aurait pas dû choisir. En remerciement, elle lui promet un beau cadeau.

On fait connaissance, on barvarde ; Ulysse raconte à Polytlès les mésaventures de Ménélas l'Atride, son meilleur ami, un prince du coin : son épouse, Hélène, lui a pris le chou pendant des jours pour assister au mariage de Thétis et Pelée, ses cousins, et surtout pour se présenter au concours de beauté du Mont Pélion, haut-lieu des dépravations insulaires. Hé : elle avait ses chances, car hormis les imortelles filles du Patron, il n’y a pas plus belle femme sur cette terre. Elle lui a fait tout un cirque, comme quoi il l'empêchait de vivre, que c'était toujours la même chose, et puisque c'était ainsi, il allait faire ceinture jusqu'à nouvel ordre. Na. Il
a finalement cédé quand Aphrodite a personnellement insisté, et il est resté bouder au palais pour ravaler sa peine. De toutes façons, elle lui a interdit de venir traîner ses guêtres dans les parages, par peur du scandale : il serait capable de dézinguer n'importe quel couillon trop entreprenant.
Avec prudence, Polytlès s’étonne que Ménélas ait pu épouser pareille traînée. Ulysse est bien contrarié... Il sait que Ménélas aime son épouse comme le roseau aime l’eau. Il a grand malheur avec cette fille :


«  - Tu verrais la tête de l'Atride, le pauvre… Il fait peine à voir, à la vérité. Il est jaloux, il a soupçonne tout le temps, sa petite figure triste, son visage tout rabattu, un peu, comme ça... Quand il l’a rencontrée, il s'est retrouvé comme ensorcelé, ça arrive, hein, il est amoureux, mais elle ? Si elle a dit oui, c’est probablement pour les honneurs, tu comprends ? Devenir princesse ! Et puis il offrait en dot sa royale condition, ce qui n’est quand même pas rien.
- C’est sûr. Et après ? C'est de sa faute, il aurait dû deviner ce qui allait se passer, non ? »

Le regard d’Ulysse flotte un instant, puis :

« - Le Destin les a enchaînés, c'était ECRIT, comprends ça, le Destin, c’est plus fort que l'Homme !

- C’est sûr…
réplique Polytlès. Son Destin, on y échappe pas. Si c'est comme ça que c'était écrit... Quelle tragédie !
- Et puis si tu voyais son regard, à la coquine, cette invitation à la faute ! Elle n’a pas gagné, contre les Trois, tu parles, toujours les mêmes, mais je devais la surveiller, et elle m’a filé entre les pattes après sa demi-finale, je suis bien embêté : Ménélas devrait arriver d'une minute à l'autre, on l'a prévenu, ce soir, sa guêpe l’a piqué.
- C’est sûr … », 
refait Polytlès, poli. Le temps a passé. Intéressé par cette histoire édifiante, mais inquiet du sort de ses amis, il remercie Ulysse et prend congé.

Le concours s’est achevé depuis un bon moment, quelques piliers s’accrochent encore au comptoir, d’autres sont couchés sur le flanc comme des canettes vides... et ses compères qui se sont tous sauvés sans l’attendre, les enfumés !
Heureusement ils lui ont laissé son scooter. L’engin pétarade un peu. Dehors, Ulysse est en grande grande conversation avec une troupe en armes, soudainement apparue sur la plage, avec des torches…
Peu rassuré par cette agitation soudaine, Polytlès tourne casaque, il ajuste son casque et s’enfonce seul dans la nuit.

Il a longé la côte, s’est empêtré les pneus dans les rochers, puis il est finalement tombé sur le campement, un peu par hasard. Hector et Cassandre sont autour du foyer encore fumant, sac au dos. Leurs affaires sont rangées en tas.

 
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Jeudi 26 juillet 2007
publié dans : NOUVELLES par Seb
Résumé : Hector, Cassandre, Polytlès et le joli Pâris se sont incrusté à un mariage. Pâris se trouve désigné comme président du jury d'une concours de beauté.

film-troy.jpg

Pâris et Hector

Pâris est entraîné à l’écart. Le prétoire délibère ; chacun y va de son petit argument, suivant son goût ou selon son intérêt ; en tant que président du jury, il doit, en dernier ressort, parmi les trois choisir la plus jolie, celle dont on louera la beauté dans les siècles à venir… C’est à lui que revient la décision finale. Il monte sur une table.  
   
    « - Oyez !
    

Ils oient.

    «  - C’est Aphrodite la plus belle !

 
Et puis c’est l’ovation ! Cris de cochon, têtes qui s’entrechoquent et mains qui étranglent, le sol tremble et les flashs aveuglent la gagnante, elle leur offre son plus doux sourire (numéro 22), celui où elle plisse ses yeux jade, ici, et là… Pendant que la clameur envahit l’assemblée et ne sait plus s’arrêter, les deux vaincues affichent un sourire de circonstance, mais on voit bien qu’elles en ont gros sur la patate ; on porte Pâris en triomphe jusque sur l’estrade. Il s’approche de la plus discrète parmi les trois beautés, la colombe, et il lui tend la pomme d’or comme un cadeau des dieux… Elle s’en saisit, alors Pâris lève la main, le fracas s’amenuise, et il crie :

 
    « - Tournée générale sur le compte du patron !

 
Et c’est reparti, car les Grecs ont le sang chaud : on trinque, on se tape dans le dos, quelle soirée réussie ! Pâris va pour embrasser Aphrodite, mais il est retenu par Hector, qui lui désigne tout de suite le grand rouquin dont les yeux brillent au centre de la meute.

 
    «  - Faut pas voir trop grand, crie t’il directement dans l'oreille de Pâris car on a poussé la musique à fond, regarde par là-bas : j’ai l’impression qu'il faut garder ses distances de sécurité, rapport au monsieur qu’a l'air pas baisant, t’as vu son profil de requin ? »

 
Les yeux magnifiques plongés dans ceux de Pâris, Aphrodite explique que malheureusement pour elle, toute aventure est inconcevable, à cause de son papa jaloux qui n’envisage pas un homme de basse extraction pour elle, fût-il un prince d’Ilion, pas plus que son mari, d’ailleurs. Elle dit aussi que malgré tout, elle lui trouvera la plus belle des femmes après elle, qu'elle la lui gardera bien au chaud.

Polytlès s’est éclipsé. Ça le gonfle, lui qui n’a pas beaucoup de succès avec les femmes, avec les hommes non plus, d’ailleurs, pourtant, ce Pâris, avec ses pectoraux… Zut ! La bonne soupe, c’est toujours pour les mêmes ! Il pense : 

    «  -
Y’en a marre !

 
Il a emprunté l'escalier blanchi à la chaux qui descend sur la rue, dehors il fait plus frais, les tympans lui bourdonnent la cervelle à l'aide de vrombissements aigus et prolongés... C'est à cause de la techno : au bout d'un moment, ça lui fait toujours cet effet-là.
Il faut juste traverser la rue, et il est sur la plage, il y a foule. Il veut allumer une cigarette, mais il a encore perdu son briquet. Il avise un gars qui est là, assis dans un renfoncement de la jetée, qui tire sur son clope, le nez en l’air, l’air de penser à la lune. Il est aussi en train de biberonner au goulot d'une bouteille de Metaxa en fourbe… Quand Polytlès l’interpelle, il est comme saisi ; apeuré, il commence à rouler des yeux pas possibles, à transpirer d'un coup :

 
 « - No police, supplie t’il, no police, no police !
- Ho ho, no police ! No problem ! Ok ? No police !
- No no no police no police, qu’il repeat.
- Mais bougre de con, est ce que j'ai l'air de la police, moi ?
- Vous parlez grec ?
- Non ! J’improvise ! Alors ? Good brandy, you, me ! Moi Greek.»


Le buveur déploie un grand sourire soulagé et lui tapote la main... Il désigne les gens tout autour, hop, il suffit de s'éloigner un peu pour être peinards…

Ulysse, il s'appelle.

 

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Mercredi 25 juillet 2007
publié dans : NOUVELLES par Seb
Résumé : Quatre Troyens sont en vacances dans le Pélopponèse. Le soir venu, ils errent par les petites rues spartiates et se décident pour un estaminet où l'ambiance bat son plein.rubens.pngAphrodite, Athena, Hera, Hermes & Paris par Rubens



Un grand type torse-nu au regard fulgurant, sans doute le patron, à la longue barbe blanche et aux épaules puissantes, est monté sur l’estrade et tonne dans le micro. Son regard parcourt l’assemblée… Il rugit :

    « - La maison espère que les noces de Pelée et Thétis resteront gravé dans vos mémoires ! Vous passez une bonne soirée ?
- Ouaiiiiiiiiis !
- Et maintenant ! Nous allons attaquer les animations ! Vous savez que Sparte est la capitale des arts de la guerre en Grèce et que nous savons nous amuser ! Ce soir ! Nous avons besoin d’une main innocente pour la finale de notre petite compétition... Ah ! Mais j’aperçois là-bas un étranger qui ne pourra être que neutre dans les affaires qui nous concernent ! Un militaire, peut-être ? Quel bel uniforme ! Holà, fier hoplite ! Approche !
Comment t’appelles-tu ? Qui es-tu, d’où viens-tu ?


Le jeune homme se penche sur le microphone, s’éclaircit la voix et se présente :

« - Bonjour, je m’appelle Pâris et je profite d’une permission pour découvrir votre région et ses charmantes coutumes. Nous sommes d’Illion, mes compagnons et moi. Je souhaite tout le bonheur aux jeunes mariés.

- Des touristes troyens ! Sois le bienvenu, auguste Pâris d’Ilion ! Accepteras-tu de désigner celle qui mérite de remporter la grande finale de notre célèbre concours annuel de beauté ?

- Si vous cherchez un avis impartial, je suis votre homme, répond Pâris en rejoignant le micro. Où sont les demoiselles en question ?

- Quelle impatience ! Public, chers clients mes amis, je vois que nous avons affaire à un jeune motivé, un qui en veut ! (à part) Installe-toi sur le trône ici. (plus haut) Mesdames-messieurs, un peu de silence, on va tirer le rideau, un peu de calme et de discipline, sinon, on n’y arrivera jamais, non de Moi !


Le tumulte se mue murmure, roulements de tambours, le rideau se lève : apparaissent trois femmes... Un « hoooo » aérien tournoie lentement au-dessus de l’assistance… Trois célestes beautés, de dix-huit à quarante ans, aux formes harmonieuses, aux visages nobles et charmants, viennent d’apparaître sous les spots : Pâris et ses compagnons ont laissé choir leurs mandibules, sauf Cassandre qui s’est cambrée en pinçant les lèvres ; elle a croisé les bras, elle soupire et lance des couteaux aux yeux de Hector.
La première femme s’avance sur la scène et effectue un aller-retour des plus charmants ; on voit bien que le piquant de sa lance n’est pas seulement affûté pour faire joli, son bouclier ciselé est orné d’yeux de topaze, d’épais cheveux roux s’échappent en cascade de son casque d’or serti de rubis, les bronzes et les argents de son équipement flamboient dans son regard ardent... Les applaudissements se sont figés, pétrifiés par cette éblouissante apparition. La chevêche perchée à son épaule hulule :

« - Ffiour-houuuuuu… histoire de détendre un peu l’atmosphère.

- Mesdames ! Mesdemoiselles ! Messieurs ! Éclate l’autre barbu, permettez-moi de vous présenter la martiale, l’éclairée Athéna, ma propre fille ! Découvrez cette attitude empreinte de sagesse, la régularité de ses traits… Mais ne vous fiez pas à ce joli minois, elle a du caractère, car voyez son habit : c’est la peau du géant Pallas qu'elle a tué et écorché de ses mains. Fallait pas la chercher. Encore un petit tour pour le plaisir des yeux, allez ma chérie, retourne à ta place, car c’est maintenant le moment soumettre à votre verdict notre deuxième finaliste, à mes yeux la plus belle que la terre et les cieux aient jamais porté, car vous l’avez deviné, il s’agit de ma chère et tendre épouse Héra ! Allez la patronne, amène donc tes fesses par ici.

Acclamations de la foule en délire, on lance des bouquets et les casquettes virevoltent jusqu’aux plafonds.

Héra s’avance, altière et majestueuse.

Elle a sorti la grande tenue de pourpre brodé d’ors et d’argents, une canne-sceptre finement ouvragée en main ; coiffée d'un diadème, Héra affirme sa position privilégiée au sein du clandé. Les spectateurs applaudissent à s’en péter les métacarpes. Un paon l’accompagne, il étale son orgueilleuse queue pour l’occasion, et crie léon ! Elle s’expose aux regards de l’assemblée en décortiquant une grenade –le fruit, d’un air mutin.

 


    «  - Allez maman, fini de jouer ! Retourne à ta place, n’en fais pas trop non plus, je vais finir par devenir jaloux tellement que t’es belle, ma chérie.

Quelques sifflets réprimés par un haussement de sourcil de l’orateur.  
    « - Passons maintenant à la troisième de nos charmantes concurrentes, j’ai nommé ma deuxième fille, Aphrodite, engendrée d'une vague étincelante, je sais pas si vous avez remarqué, mais j’ai quand même la chance d’avoir les plus belles filles de Sparte sous mon toit, comment ça, du favoritisme ? Avance-toi, ma Didite.


Aphrodite dissimule à peine son anatomie aux courbes impeccables sous des tulles de soie vaporeuses et célestes. Elle a simplement dérobé ses plus intimes attributs derrière un coquillage nacré. Elle tient en laisse deux nobles cygnes aux cous cintrés. Une écume blanchâtre se forme aux commissures des lèvres des spectateurs, leurs mâchoires pendent. Elle, intimidée, regarde ses orteils gracieux en se dandinant mignonnement. Chuchotements d’admiration, bourdonnements d’extase.


 

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Mardi 24 juillet 2007
publié dans : NOUVELLES par Seb
Résumé :  Les beuveries ont commencé parmi les éléments déchaînés. La qualité de l'amateur de feuilletons, c'est la patience !Les-trois-graces.jpgAvezard - Les trois Grâces - huile sur toile


Les yeux encore collés quand ils se présentent à la porte du restaurant, ils sont accueillis par un aubergiste qui semblait les attendre. Toute la baraque y passe : les poivrons et les farcis, et aussi toutes les brochettes, par brouettes, les aubergines par chariots, un tombereau de tomates, un torrent de courgettes, les pâtissons par pelletées, les haricots (les rouges), les salsifis, les patates, les riz en grains... Des sauces, des garnitures, des poiscailles, et toutes sortes de viandes... Un basilic en salade… Le patron, Hermès, qu'il s'appelle, un grand type, trois fois comme moi. Plutôt poilu, frisé et grisonnant, l'éclat malicieux du regard... Ca, et les vespas planqués derrière le rade :

« - Attention, les Achéens sont de très mauvais conducteurs, comme on dit chez nous : Grec au volant, mort au tournant ! En ce qui me concerne, je suis du pays, ces machines me donnent des ailes aux pieds, je peux délivrer mes messages partout et rapidement. Pratique ! »



Hermès leur a prêté trois de ses engins à vitesses automatiques. Ils sont partis pétaradants comme les vieilles bandes de mobylettes dans la cité... Conquérants, cheveux au vent pour les chevelus, moustiques collés aux dents pour les heureux, sur la visière pour les prudents... Leurs casques rutilent sous les feus du ciel, ils sont les plus forts du monde. Leurs pétrolettes ont du mal à avancer, surtout au sommet des cols ; des fois, même, on est obligé de descendre en route pour pousser, ce qui manque là-dessus, ce sont les pédales. Heureusement, après chaque côte il y a une descente en lacets, et chaud devant ! Hermès n'avait pas menti : on risque sa peau dans toutes les courbes, il ne faut pas jouer au mariole, au risque de se trouer la carcasse dans les cactus.
Ils longent le rivage, s’arrêtent dans un village aux petites maisons blanches sur fond d'océan et d’azur, c'est pour la carte postale. Ce n'est pas une région à colonnes... Il fait très chaud et ils demandent l’hospitalité pour un instant : une belle femme médite à l’ombre d’une vigne grimpante ; ils discutent un peu, et Eris, c’est son nom, félicite Pâris pour la propreté de sa cuirasse ; elle lui offre une belle pomme dorée, lui conseillant avec un clin d’œil de la garder pour la plus belle, sans penser à demain. Elle le prie de bien vouloir excuser la modestie de son offrande et prend congé...
Le climat aride les a complètement desséchés, mais l’eau de la fontaine qui jaillit là par magie  leur donne la force de continuer.

C’est le soir. Ils ont suivi une rivière, erré jusqu’à Sparte, pour tâter de l'ambiance ; des discothèques et des troquets, ça se trémousse, ça sent 1e fauve, la luxure et l'ivrognerie ! Ils ont vagabondé de boîtes en zincs jusqu’à s'échouer au coin d'un comptoir crasseux d’une gargote suspecte : Au Mont Pélion S’ils sont entrés ici (contre l’avis de Cassandre qui prétend avoir la migraine et que ce genre d’endroit n’apporte que des problèmes : personne ne l’écoute) c’est parce on y voyait une parade de jeunes femmes peu vêtues et souriantes.

 

L’endroit est immense, ouverts aux vents, la musique s’échappe par les ouvertures et envahit la rue… Ils comprennent vite le pourquoi de tant d’agitation : c’est une soirée concours de beauté, et ici, on connaît le sens du mot ambiance.
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Mardi 24 juillet 2007
publié dans : NOUVELLES par Seb


Résumé : Polytlès, Pâris, Cassandre et Hector ont décidé de voyager ensemble. Destination ? Sparte !

mikonos-en-hiver.JPG

Au débarcadère, ils entendent parler non seulement grec, mais aussi gaulois, germain, latin et tutti quanti : la ville grouille de touristes en socquettes et de marchands de souvenirs, chez lesquels on trouve des petits temples grecs dans des boules que quand tu les retournes, ils se couvrent de neige, et des dauphins en plastique, des soleils et des lunes en terre cuite, des statuettes en résine et des yeux porte-bonheur ; l’air de la ville
, presque palpable, est dense et poussiéreux du diesel et des scooters qui pétaradent.
D’instinct, sans se consulter, ils tournent les talons et prennent la direction opposée aux
mauvaises particules de pétrole brûlé.
Sous les ardeurs de l’astre brûlant, ils marchent le long de la mer, dans les rochers ; les jambières sont lourdes, et les quatre troyens tombent sur une plage de galets plutôt déserte. Dans le vent, le soleil couch