Augustin et son apprenti ont travaillé toute la journée sous les vivats. Ils ont
transporté des brouettées et des brouettées de pierrailles, qu’on pousse du haut des remparts de la Bastille, attention dessous ! Il y en a pour plusieurs semaines.
C’est dur.
La poussière est dense autour des manoeuvres, mais la fête ne sait plus s’arrêter, il va
y avoir un accident si ça continue comme ça. Poussez-vous, bande de civils !
Ils sont en train de remplir leurs brouettes quand on les apostrophe d’une voix
claire :
- Salut les travailleurs !
- Ah ! Louison, tu nous as retrouvés, ma bonne petite, dit Augustin exalté par tous
les beaux discours qu’il se chante dans la tête. Vois la Nation triomphante ! C’est le premier jour d’un avenir meilleur pour nous tous, mes enfants, nous, le peuple ! C’en est fini de
la tyrannie, et vive demain !
- Bonjour mon cousin, ma foi, comme vous êtes sale ! Mais enfin, je suis bien
aise de vous trouver : depuis ce matin, que je vous cours après ! Je suis passée par chez Palloy, on m’a dit que vous aviez été envoyés démonter la Bastille. Si vous voyiez le monde
dans les rues ! Pfou ! J’ai eu bien de la peine à arriver jusqu’ici, dame ! Ah ! Mais je vois que tu as pris ton charmant apprenti avec toi. Depuis quand êtes-vous
arrivé ?
- M. Augustin m’a enrôlé. On est arrivé ce matin, répond Paulin
lui-même.
Paulin qui a du mal à dissimuler ses dents. Elle est ici... Elle est venue !
Des bouffées d’amour le submergent, son cœur va succomber ! Elle parle encore :
- Une bien belle journée, ne trouves-tu pas, Paulin ?
- Ça, ma… mademoiselle, pour un beau jour… Il y a ce souffle de liberté qui passe sur
Paris… Ah chère Louise ! Vous me manquiez... Tu me manquais… et soudain tu apparais ! Ho, je suis si heureux ! Oui ! Que tu sois venue, Louise, ma chère Louise, parce
que j’ai justement des révélations à faire, dit-il en portant la main à sa poitrine.
- Des révélations ? frémit Louise.
- Oui : des révélations pour M. Augustin.
- Pour moi ? demande l’autre, surpris.
- Tais-toi, tu me fais peur, hoquette t’elle encore.
- Oui, je crois que le jour est bien choisi, poursuit Paulin qui n’a pas l’intention de
se défiler. Dans la vie, j’ai remarqué ça, continue t’il : il y a des choses qu’on hésite à avouer, on hésite, on hésite, et puis un beau jour, c’est le moment. On le sent. On le sait, et
là, il faut se jeter à l’eau. Patron, il faut que je vous dise quelque chose…
- Vas-y mon gars, je t’écoute. Tu veux t’engager dans les gardes-françaises, c’est
ça ? Brave petiot ! Tu veux aller à la Révolution ? C’est bien, mon garçon ! La Nation a besoin de tous ses bras, de tout son sang, il faut que nos forces fondent
sur l’ennemi scélérat qui presse déjà ses armées à nos frontières ! Les armées d’Europe sont à nos portes ! Aux armes !
- La nation ? Ah non, j’avais pas du tout pensé à ça. Non, patron, il ne s’agit pas
de ça, il s’agit de l’amour…
- De l’amour ? Quel amour ? Que vient faire l’amour là-dedans
?
- Et bien voilà : j’aime Louise ! Louise ! Je
t’aime !
Augustin laisse choir son chargement, bouche bée.
Puis :
- Comment ça, j’aime Louise ? Louise, la petite Louise ?
Ma Louise ?
- C’est vrai, mon cousin, avoue t’elle en rougissant. Moi aussi, j’aime Paulin. Et
je veux l’épouser.
- Paulin, mon app… ? Ce… ce tr…, ce godelureau ? Eh bin c’est la meilleure !
Et moi qu’ai rien vu ! C’était donc à cause d’elle que tu te dandinais toute la journée, toi ? Allez, avance, il faut encore les mériter, tes 35 sous par semaine, fainéant ! Et toi,
rentre à la maison, on parlera de ça plus tard.
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