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Gardarem Lou PM

23 Mars 2007 , Rédigé par Seb Publié dans #NOUVELLES

"- 10 - 9", dit Lejeune.

C'est normal : il est au service, c'est lui qui compte les points, selon la règle internationale du poing-pong de jardin. Bon. Ne pas penser au score. A chaque fois, ça me déconcentre. 10 - 9. Ça se remonte.

" - Balle de match, qu'il ajoute.
- On joue pas à la parlante.
- Je parle pas, je t'informe. Prêt ?
- Y'a combien,déjà ?
- 9 - 10. Prêt ?
- C'est pas 10 - 9, plutôt ?"

Regard noir.

"- Prêt ?
- Prêt."

Merde. Service lifté, ça passe, je plonge, je touche la balle qui s'envole dans le mauvais sens... Merde !

"-  Normalement, on n'a pas le droit de parler.
- Hu hu hu j'ai gagné, j'ai gagné, je suis le grand champion de la Basselande ! C'est déjà moi qui avait le titre du Vaureuil ? JE-SUIS-LE-GRAND-CHAM-PION  !
- Au Vaureuil, on a arrêté à cause de la pluie, ça compte pas.
- Je gagnais haut la main, haut la main !
- Oui, mais ça compte pas. Bon. On va s'en jeter une ? Oh ! T'as des blondes ?"

Assis sur la poutre que j'ai installée le long d'un mur sud, à l'abri des hautes herbes, sous le chaud soleil de cet hiver si particulier. Un grondement lointain fait vibrer le hameau, un avion de transport de troupes passe au-dessus de nous à basse altitude. Il y a de l'activité dans le ciel, en ce moment, c'est depuis que nous avons le nouveau Président. Les gamins batifolent autour et observent les syrphes réveillés par le printemps. La fumée s'enroule en serpentins et rejoint le pays de Lucy :

"- Tiens, un Transal.
- C'est vrai, t'as fait l'armée, toi !
- J'étais dans les paras.
- C'était avant, ou après mai 68 ?
- Attends, moi, en 68 j'étais gamin. N'empêche que je sais encore te battre au ping-pong, je suis en forme, là, je suis affûté, en ce moment !
- Alors qu'est-ce que t'as fait comme révolution, quand t'as eu vingt ans ?
- Aah ! A mon époque c'était le Larzac. Tu sais, ils voulaient en faire un terrain militaire ? Les péquenots de par là-bas et la gauche alternative ont fait un barouf pas possible pour empêcher l'expropriation par l'Armée ; ils voulaient au moins doubler la surface du camp. Ça a duré jusqu'à Mitterrand avant qu'on ne se décide à arrêter ce bordel.
- C'est là que José Bové a fait ses débuts. Et alors ? C'est pour ça que tu portes la moustache ?
- C'est à dire que j'ai fait le Larzac, mais pas dans le même camp : je faisais mon service militaire, cette année-là. 77. Avril, 77.
- 14 avril 77
dans la banlieue où qu'il fait nuit...
- La petit route est déserte
Gérard Lambert rentre chez lui. Ouais... J'étais dans les paras. T'as pas fait l'armée, toi, tu sais pas ce que c'est. Tu peux pas comprendre.
- Au moins, j'ai jamais rêvé que je suçais des bites, moi. Mais y a pas de honte, chacun fait ce qu'il veut, hein ?
- Hm. Tu te serais fait de bons copains, toi... Par contre, t'aurais eu du mal, c'est à remonter ton fusil, maladroit comme t'es !
- Alors comme ça, tu tirais sur les pauvres paysans qui défendaient leurs terres de la rapacité de l'Armée ?
- Hé, c'est pas des faciles, les mecs, là-bas. Ah, c'était encore l'époque où la FNSEA défendait les petits paysans. On disait encore paysans, en ce temps-là...
- Les temps ont bien changé...
- Qu'est-ce que tu faisais, toi, alors ? T'étais avec les CRS, ou bien ?
- Non non, moi j'étais à la base des paras, à l'intérieur du camp militaire. J'étais le chauffeur du capitaine, la vraie planque ! J'ai jamais vu un manifestant de près. Sauf un jour. J'étais perdu en pleins Causses. Enfin, j'ai jamais su si c'était vraiment des manifestants...
- C'est beau les Causses. J'ai déjà passé mes vacances dans l'Aveyron.
- C'était pour une course d'orientation. On avait roulé, roulé sur les petits chemins, avec la Jeep, c'était plutôt marrant, on s'est placé à un point de ralliement. Le Capitaine m'avait  donné une liste et je devais pointer les coureurs au fur et à mesure de leurs passages, tu vois ?
- C'était un check-point quoi.
- Voilà. Un hélico est venu le chercher; j'avais pour consigne d'attendre son retour. J'étais vraiment perdu au milieu de nulle part, j'avais pas de cartes et je sais pas si j'aurais réussi à trouver le chemin du retour... J'étais assis, à l'ombre de ma Jeep... J'attendais... J'attendais... Une heure... Deux heures... Le PM commençait à me peser.
- Le ?
- Pistolet-Mitrailleur. Ça servait à rien, j'avais pas de chargeur, mais tu sais, à l 'Armée, ils aiment bien jouer au petit soldat... Toujours est-il que j'étais pas loin de m'assoupir, quand j'ai entendu des cailloux qui déboulaient de la moraine, je me suis levé, le pétard toujours en bandoulière, et je regardai descendre trois chasseurs, deux jeunes et un vieux, bardés de cartouchières bien remplies, elles : "Bonjour" que je leur dis."Tu es Parisien ?", qu'il répondit.  "De Normandie",je lui dis. "C'est pareil". T'en as, un beau PM. Il n'y a pas de chargeur, là-dedans !". " Ici, on aime pas trop les militaires". "Je suis un appelé, moi, monsieur, j'y suis pour rien dans tout ça, j'ai pas demandé à venir ici, je fais mon service militaire..." "Tu me fais voir ton PM ? Je te passe mon fusil." "J'ai pas le droit, monsieur, si je me fais gauler, je vais aller en prison dans l'Est, je suis là pour pointer des coureurs, je suis pas contre vous, moi !" "Je sais : on a enlevé tous les point de repères !"
- T'as dû te marrer...
- J'ai rien dit mais il a bien vu que j'étais pas dangereux. Ils auraient pu me brutaliser, je sais pas, moi, me piquer mon flingue, j'aurais rien pu faire d'autre que de lui demander de me mettre une grosse mandale, j'aurais eu l'air d'avoir été attaqué.
- Quand le Capitaine est revenu, il m'a demandé la liste. S'il les avait eus assez longs, il se serait arraché les cheveux. On a retrouvé les troufions coincés dans une combe. C'est là que j'ai eu du mal à pas me marrer..."

Le vent pousse quelques nuages dans l'azur et couche les orties en fleurs. C’est encore mars. Le soleil est passé derrière la colline. Il est temps de rentrer. Je suis objecteur de conscience et je n’ai jamais touché à un fusil d’assaut. Je ne peux pas comprendre.

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ecnerolf 24/03/2007 20:33

Il a encore triché, comme d'hab !

Chris 24/03/2007 07:14

Je suis un objecteur de conscience aussi !!!!!!!!!!
Et je ne suis pas en guerre, actuellement !!!!! C'EST UN COMMANDO !

seb 24/03/2007 00:15

J'ai souvent remarqué ça avec les veiux soldats : ils ne veulent jamais raconter leur guerre. je conseile la lecture de "le feu", d'Henri Barbusse, la guerre de 14. Déjà écrivain, il s'est engagé à écrire la guerre aupès de ses camarades de tranchée. Un livre pour détester laguerre encore plus.

Alex 23/03/2007 21:40

C'est un joyeux rassemblement d'objecteurs... j'en suis aussi, si je suis la troupe de Chris c'est juste parce que ce sont des filles...un peu féroces j'en conviens ! C'est quoi un fusil ? Me demandait mon grand père qui lui avait fait la dernière, quand il nous voyait jouer quand j'étais môme... il faisait la sourde oreille, l'idiot, celui qui ne veut plus jamais comprendre...

zara 23/03/2007 19:10

et tu peux en être fièr de ne pas en arriver à comprendre!!!