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Les fauves de la saint-valentin Episode 5

24 Septembre 2006 , Rédigé par Seb Publié dans #NOUVELLES

Philippe avait déjà descendu deux Manhattan et il amorçait son second Bloody Mary, l’œil déjà ourlé de rouge ; il en était à pousser une olive sur le cuivre du zinc à l’aide de sa touillette, quand il se trouva invité par le bras autoritaire de Jochen vers un taxi blanc sale qui patientait au bas des marches. Le concierge couvrit courageusement leur descente en écartant de son gros bâton une meute de chiens jaunes menée par un molosse au profil préhistorique.

Les murs de la ville blanche défilèrent un instant sous la lumière orangée des réverbères pour laisser place à l’obscurité des taudis ordinaires. Le taxi les abandonna dans la foule, sous les éclairages ressuscités, au pied de Niokabaokaba envahie, bordés de gargotes en tôle et de boîtes à danser.

Au Primordial Pub, ils commandèrent des choppes d’une bière sud-africaine sirupeuse, puis ils s’affrontèrent bruyamment au billard anglais en fumant de gros étrons puants, et leurs performances, bien que médiocres, enchantèrent néanmoins une nuée de naïades coquettes qui les poussaient à la consommation. Exprimant sur leurs peaux sombres et satinées tous les sortilèges de l’Afrique, chacune de ces filles pouvait présenter ses traits fins et ses courbes olympiennes aux photographes de mode parisiens, les femmes noires eussent-elles pu connaître les faveurs des magazines… Ils gaspillèrent encore quelques paquets de shillings, et puis une donzelle légèrement plus charmante que les autres surgit de la nuit et se jeta sur Philippe comme le doryphore sur la patate. Jochen remarqua vite que ces deux-là s’étaient déjà vus quelque part. Dévoilons brutalement le pot aux roses : ils avaient rendez-vous. Presque penaud, Philippe avoua alors sa nouvelle idylle à Jochen. Il l’avait rencontrée au web café du rez-de-chaussée de la tour Unesco, c’est là qu’elle passait ses journées, à peine payée à recevoir la clientèle. Ces traits fins et réguliers, ses longs cils timides, cette coiffure minutieusement tissée, cette nuque qu’il avait soudain eu envie de respirer, la courbe de ses hanches, cette peau si lisse, si… sombre… Elle lui avait jeté son regard de biche épuisée… Comme si elle l’avait attendu. Exactement ce qu’il fallait pour qu’il craquât illico.

Jochen demanda son prénom à la jeune fille : Deborah, mais on pouvait l’appeler Debbie ; il cilla à peine à l’évocation de ses dix-neuf ans, puis il lui recommanda de prendre bien soin de son ami ce soir.

Elle proposa de marcher jusqu’au Family Drugstore. Ce night-club célébrait ce soir-là la Saint-valentin. Un vent de fête balayait la rue en pente, et Philippe remonta son col : Katona se trouvait dans une région montagneuse et la nuit y était fraîche ; les guirlandes de lanternes de balançaient au-dessus des processions d’amoureux venus célébrer ce jour officiel des amants débridés. Les femmes avaient piqué des orchidées à leurs chapeaux et les hommes arboraient leurs costumes lumineux et leurs cravates satinées. On ne remarquait presque plus le gibier d’évangélistes : les bambins en loques, les vieillardes quadragénaires, les petites boîtes des polios, les albinos, les édentés, les trisomiques, aliénés, psychotiques, caractériels, attardés, paranoïaques aigus en veux-tu en voilà, tous la paume présentée bien à plat, sauf les manchots, ça va de soi.

Jochen, sortant ses liasses, s’embarrassa d’un monceau de roses rose et il fit pleuvoir les fleurs sur les amoureux avec son rire idiot. Des amants de tous les sangs déambulaient, l’air sot, heureux sous les lampions, des blancs et des noirs, des jaunes et des arabes, des indiens ou des gens déjà mélangés. Une file d’attente s’évasait en un magma dense et turbulent à l’entrée du dancing ; on sentait pulser des basses assommantes…

Au son de la voix de fausset de Luciana, les corps luisants ondulaient sous les mains qui s’agitaient en l’air dans un congrès de poulpes en rut... Une ronde de boute-en-train sépara Philipe de ses amis. Perdu dans la foule et les laissant à leurs affaires. Il alluma un cigare, préférant respirer ses propres émanations… A l’entresol, il avisa le bar, d’où, présuma t-il, il aurait une vision plus globale de la situation. Philippe, remuant les hanches comme une doudou, les pieds en essuie-glaces, la bouche en cul-de-poule et le doigt en l’air, glissa en cadence jusqu’au comptoir ; il écarta un bouquet de roses pour s’accouder. Des supporteurs s’étaient massés au pied du poste de télévision car la Finale de foot venait de commencer. Il commanda un double-ricky, pendant qu’il tournait le dos à une grosse femme entreprenante qui sentait la viande saoule.

Il allait terminer son verre et s’en retourner quérir sa mie. Quand un bruit de tonnerre, une déflagration le fit s’étouffer dans son breuvage et le précipita au sol, avec l’impression qu’on lui crevait les oreilles. La lumière et la musique s’éteignirent de concert. Il chercha son souffle dans l’air devenu brûlant. L'éclatement d’une bouteille de gaz ? Des gémissements, des cris de panique commençaient à s’élever. Il était stupéfait ; il regarda au travers de ses doigts. Un homme en costume (gris ?) paraissait regarder son estomac lui sortir du ventre, mort étonné sur son siège. Les vêtements de Philippe étaient poisseux de sang frais : il ne reconnut rien autour de lui, rien que des débris indéchiffrables. Où était sa chaussure ? D’autres personnes demeuraient au sol dans des postures inconcevables. Un incendie se déclarait, et Philippe décida qu’il était temps de vider les lieux au plus vite. On entendait sonner un téléphone cellulaire qui jouait un petit air à la mode parmi les pleurs et les cris de douleur…Hagard, il enjamba les débris des chaises fracassées qui avaient volé partout. Maintenant les gens hurlaient franchement, surtout les femmes. Pétales de fleurs, débris et confettis retombaient en pluie de cendres. On courait, on portait les blessés. Parmi les décombres, on pouvait encore apercevoir les verres de bière à demi plein abandonnés sur les comptoirs, les roses rouges et les plateaux de viande rôtie éparpillés dans les flaques de sang. De la poussière dans les yeux, un goût métallique dans sa bouche, Philippe vomit, affolé, et il c’est alors qu’il la reconnut :

 

« - Debbie !

 

La jeune fille, ébouriffée, grise de poussière, les lèvres figées dans un rictus dément, se tourna vers lui, grenade en main. Son pantalon se mouilla et il tendit la paume vers la fille :

 

« - Mais… Deborah ?

- Pour l’argent, cul blanc, uniquement pour l’argent ; de la part de Thérèse, répondit-elle en lui balançant son engin.

 

Quelqu’un chantait un psaume.

 

« - Thérèse ?

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Totoseb 25/09/2006 13:21

Je copie un .gif

marie 25/09/2006 07:52

oh dis, comment tu fais pour faire des photos qu'elles bougent?