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12 SECONDES 12

13 Septembre 2006 , Rédigé par Seb Publié dans #NOUVELLES

Les 205 encaissent bien les chocs



Quelqu’un frappe à la porte du bureau, excusez-moi un instant.

 

 

C’était Patrick. Quand j’ai ouvert la porte, je l’ai vu qui se sauvait dans le couloir en balançant les bars comme un skieur de fond ancien modèle. En baissant les yeux, j’ai vu un beau T-shirt estampillé « CRITT intérim ». Est-ce que je dois prendre ça comme un cadeau ? Bon : Patrick est trisomique et il est 2H11 du matin, selon d’ordinateur qui retarde de 20 minutes.

Vous me voyez assez peu dans les colonnes du blog, ces temps-ci, pas vrai ? C'est-à-dire… Heu… Je me sens un peu… faible devant tant… d’érudition. Au début, j’étais parti pour écrire de petites choses rigolotes comme j’en ai l’habitude, raconter ma vie, tout ça. Mais ça devient pointu et j’avoue que je m’y perds un peu.

Amis lettrés, pardonnez donc mon ignorance et faites comme si j’étais moi aussi expert en orthographes et autres matières nobles. Au moins, j’ai un style. On reconnaît mon écriture, et quand vous me le dites, j’enfle d’orgueil et confusion.

Sénèque écrivait quelque chose comme ça, que la sagesse consiste en surmonter les revers. Je n’ai pas la citation exacte en tête, mais ça peut vouloir dire que l’épreuve peut nous rendre plus fort, si l’on est philosophe.

J’ai commencé une petite série qui s’intitule « ACCIDENT ». Je vais la clore ici, en espérant que ma vieille disquette pourra la contenir et qu’elle ne se bloquera pas dans la tour de l’ordi. Je ne sais pas si ça vous est déjà arrivé, mais je trouve l’incident vraiment agaçant.

Je ne sais même plus où j’en étais de cette histoire.

Heu… ah oui !

J’avais eu un accident de voiture, on avait sauté d’un pont en voiture, j’étais le passager arrière, la voiture avait atterri sur le toit, j’avais un bras dans le dos, et puis enfin les pompiers nous avaient amenés à l’hôpital de Béziers, et puis les ascenseurs, les couloirs, les regards compassionnels, souvenirs nébuleux, douleur.

Le chirurgien leva mes radios dans la lumière du soleil. Il me dit :

« - Je n’ai pas réussi à réduire la fracture. »

Je pensai à Chirac. J’étais dans le coltar, je sortais d’anesthésie. Il exposa qu’il allait m’endormir encor -je ne mets pas de e, parce que ça fait plus littéraire, non ? Et qu’il ne savait pas si je pourrais récupérer mon bras un jour, puis :

« - Dites, mon vieux, vous comprenez quand je parle ? je vous explique que ce sera long et difficile.

 - Oui, oui, lui répondis-je avec le sourire béat du codeïnomane, mais qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ? C’est vous le pro, vous avez visiblement de l’expérience et j’espère que je suis tombé entre de bonnes mains, alors faites au mieux : je m’en remets à votre professionnalisme. »

En attendant, je téléphonai moi-même à mes proches pour leur expliquer ce qu’il s’était passé ; je pensai qu’en entendant ma voix, ils comprendraient que mon pronostic vital n’était pas réservé, comme on dit dans le poste, c’est quand même bien pratique, ces expressions toutes faites, j’aurais pu être journaliste.

A la sortie de l’opération, il m’expliqua qu’il avait vissé du matériel, là, là, et là, qu’il était très content de son travail et que ma chance résidait dans ma jeunesse.

Je déteste le bloblotement des radiographies, depuis.

J’avais 25 ans, des vis dans les os et une cinquantaine d’agrafes plantées dans la chair. Ça me fait toujours un peu mal, surtout quand je bois du vin blanc, mais c’est à cause des additifs qu’ils mettent là-dedans, vous alcooliques, ça vous donne des courbatures, moi c’est pareil, mais pire.

Je devais passer trois semaines à l’hôpital, et puis on allait me renvoyer à la maison. Ma copine a déboulé depuis Paris, ça m’a fait du bien. Les copains de Crcrdia sont venus me visiter régulièrement, sauf ma chef. Bénédicte, qu’elle s’appelait.

Nous ne nous aimions pas. Moi, les culs-bénits… Bref. Elle est venue me voir une fois, mais c’était vraiment parce qu’elle en avait besoin : je venais de terminer mon service au sein de l’association, et je travaillais depuis quelques jours sans contrat de travail. Elle m’a donc fait signer un contrat antidaté sur mon lit d’hôpital (il y a des témoins), un contrat d’accompagnement ou je sais plus quoi, un contrat de merde pour les jeunes comme les patrons aiment tant, elle serait ma tutrice même si j’étais cent fois meilleur qu’elle ; je n’ai pas protesté, j’étais à la fois naïf et diminué, je voyais bien son air merdeux, mais voilà, j’je signai en bonnet haut-de-forme. Trop tard. Quoique, je me demande. Si par hasard vous vous y connaissez en droit du travail, est-ce que je pourrais encore les attaquer pour abus de faiblesse ? Si c’était le cas, en sus des indemnités que je pourrais leur réclamer, je pense que la sécu leur demanderait le remboursement des soins. Concordia, ça s’appelle, vous connaissez si vous avez lu le Canard Enchaîné de la semaine passée, ils ont envoyé des jeunes bénévoles au Kurdistan sans se rendre compte qu’il y a une guerre civile, par là-bas. Si j’écris Crcrdia, c’est par dérision pour leurs grandes idées auxquelles j’adhérais tant ; mais je ne cache rien. Ça serait le coup de grâce, notre bon Maître du gouvernement leur a déjà sucré le plus gros de leurs subventions. Trop de gauche. En tout cas, chère « Béné » (urk), vous commîtes ce jour-là une vraie faute lourde, trop grave, hm ? C’est pas beau de tricher ! Un jour que j’avais remboursé un connard un peu vite, elle me menaça de faute professionnelle. L’outrecuidance faite femme. Mais bon.

J’eus aussi la visite de mon frère François et de son fils Fabien, et de mon copain Franck qui m’offrit un gros bloc de pâte à rire. J’en avais bien besoin. Avec Thierry, mon camarade de douleur, le conducteur du véhicule, on avait de la bière que ses parents lui avaient rapportée, mais ça ne me suffisait pas. J’avais vraiment besoin d’être stone : ça donne de l’appétit, ça fait rire et ça soulage aussi les souffrances physiques : les os, ça fait vraiment mal. Je ne peux pas vraiment vous expliquer la douleur. Je préfèrerais vous balancer un grand coup de latte dans les couilles ET vous retourner un ongle, ça vous donnerait une idée. Sauf que ces douleurs-là sont constantes, lancinantes, et durent pendant des mois et des années, jours et nuits, dimanches compris. On pleure beaucoup. On désespère. On maudit Dieu et tous ses putains de saints. C’est pour ça que le cannabis, ça a du bon, je le dis et tant pis pour moi. Même Epicure ne m’a pas autant soulagé ; pourtant, il s’y connaissait en douleurs. Ça, et la codéine. C’est depuis mon accident que je me défonce aux cachetons.

Deux semaines plus tard, je rentrai chez moi à Paris : j’en avais trop marre de l’hôpital, malgré toute la sympathie que m’inspirait le personnel de cet hôpital, c’est vrai, si vous avez le choix, allez vous faire soigner à Béziers, le climat y est doux et on est bien traité ; même la bouffe est correcte, on a le droit à un quart de vin. J’ai flippé ma race (j’étais jeune dans les année 90 et je parle encore comme ça) dans le taxi qui m’a transporté jusqu’à l’aéroport, dans l’avion, c’était pareil. Les transports m’ont terrorisé pendant des années ; aujourd’hui, sauf si je suis passager d’un mauvais conducteur (je traite sa mère, je menace de vomir dans sa voiture s’il ne respecte pas enfin le code de la route), ça va, je suis guéri de cette angoisse-là.

A la maison (20 mètres carrés), j’ai pris l’annuaire de mon dix-huitième arrondissement, je me suis choisi un kiné : Abdullah, Ben Simon… Buisson ! J’ai délibérément choisi un Français, c’était grave, ce que j’avais à l’épaule, aussi il me fallait quelqu’un de la même culture que moi. C’est la seule fois de ma vie où j’ai fait de la discrimination raciale, sans vergogne, en plus. Bingo : Roger avait lui-même été victime d’un chauffard qui l’avait fauché sur un passage piétons, il était fracturé de partout, il connaissait la musique. Il me traitait sans ménagement, et je crois bien que c’est grâce à lui que j’ai retrouvé mon bras. Je l’ai fréquenté pendant deux ans ; il avait une méthode infaillible, la méthode qui consistait à me faire marrer, à être amical et humain. Et quand on se marre, on supporte mieux la douleur. Merci Roger Buisson. En plus j’avais un copain dans le quartier qui avait de la beuh terrible dans son placard, il me rendait souvent visite. Le quartier de la Chapelle, pour ceux qui connaissent Paris, ça a du bon. Il y a des centaines de toxicos, les bourgeois ont peur, et ils n’ont pas tort, mais ça m’allait.

Au travail, on me reprochait d’en faire moins, je partais à l’heure, simplement. Je laissais mes stagiaires se démerder seuls. J’avais tant donné, avant l’accident, que ça leur faisait drôle de me voir partir à l’heure. Je prenais mes rendez-vous chez le kiné à 18H00. J’aurais pu y aller plus tard, mais j’avais mal mal, si mal, j’avais envie de me défoncer, de faire ma séance de torture amusante et de m’abrutir devant ma console de jeu. J’arrivais bien à manier le joystick malgré les bandages. Je n’avais pas envie de m’enculer la vie pour des gens qui laissaient une pouffiasse me harceler. Ma présence devait lui donner mauvaise conscience, car elle n’a eu de cesse de me faire chier jusqu’à ce que je me casse. Mais ils l’avaient choisie, alors que moi, j’étais le disciple de Philippe Duvert qui travaillait en liberté. L’Assos ne s’est jamais si bien portée que pendant ces belles années où nous galopions à bride abattue, cheveux au vent. Tant pis pour les copains que je laissais derrière moi. De toutes façons, je n’avais plus la flamme. Les honneurs ne m’intéressaient plus. Briller dans les salons, mais pour quoi faire ? Quand je lui ai fait comprendre que j’étais d’accord avec elle pour ne pas rester, elle ne put(e !) s’empêcher de pousser un soupir de soulagement. Mais j’étais fatigué, si fatigué… J’avais jeté mes illusions aux orties et je souffrais le martyre. J’avais envie de faire des enfants, j’avais envie de me retirer et de ne plus m’occuper des affaires du monde ; j’avais perdu ma vocation de prophète.

 La vérité, cest que j’avais attrapé le syndrome de stress post-traumatique, mais ça, je ne l’ai découvert que bien des années plus tard, avec une psychologue de l’ANPE, comme quoi parfois, ils peuvent avoir leur utilité, ces feignasses. Je rêvais sans cesse d’accident de voiture, j’étais devenu une merde, un nul… J’avais envie de crever. Une victime facile, quoi. J’ai bien essayé de passer à la concurrence, mais je ne pouvais plus me taire si je constatais des saloperies, alors ils ne m’ont pas gardé non plus. J’avais envie de passer à 35 heures (c’était aux temps bénis de l’ère Jospin) et de ne plus faire d’heures supplémentaires non payées. D’ailleurs, je pourrais aussi en réclamer à Concordia, si je voulais. Plein.

Voilà. Le pape priait pour les accidentés de la vie, mais moi, le pape, je l’emmerde.

Aujourd’hui, le temps a guéri mes blessures. Dix ans ont passé. Je ne recherche plus la gloire. Je suis bien caché à la campagne, plus personne ne me fait chier, j’ai ma petite famille, je suis heu-reux.

Sénèque disait : « Ne conditionne pas ton bonheur à l’obtention des honneurs et des biens matériels ».

Il avait bien raison.

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Totoseb 14/09/2006 17:57

"Je suis con comme un moulin à vent qui aime bien chamber les copains"Ça marche !

marie 14/09/2006 08:03

les éditeurs, regarde les petites boites dans ton coin, ça marche souvent bien mieux que les gros. et maintenant que t'as récupéré tes deux bras, tu les tournes en répétant "je suis con comme un moulin à vent", ça t'apprendra à me faire peur.

Fredogino 13/09/2006 22:13

J'espère que tous les sages et les 'valables' comme on dit chez moi n'auront pas besoin de passer par tes affres pour comprendre tout ça...

Totoseb 13/09/2006 21:21

Je veux me trouver un éditeur pour faire le concours "écrits intimes" de Manosque. Cette fois je voudrais bien gagner. Ou alors au tacotac.

gzavié 13/09/2006 20:08

ben encore une fois, et sans être complaisant, moi j'aime bien te lire Seb. peut-être aussi parce que c'est une écriture écorchée vive (c'est un peu facile -en tout cas non péjoratif- de parler d'une écriture "accidentée", mais ce sont peut-être là les restes), que le style n'est pas contourné et peut-être plus simplement tu nous accroches parce que tu sais raconter sans que ça (comprendre l'intrigue mais aussi la forme) prenne la forme du "vécu mélo".
tu devrais lire à l'occasion la pièce de théâtre d'Eve Ensler, non pas les monologues du vagin qui est jouée, rejouée et dé-jouée, mais necessary targets. ça traite autrement que du point de vue psy du stress post trauma.