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DOUZE SECONDES 8

18 Mai 2006 , Rédigé par Seb Publié dans #NOUVELLES

Je vous préviens tout de suite : ça ne va pas être facile ; je sors de la dernière littérature de Marie Rennard, vous savez… bon. Pas mal. Pas mal du tout, même, carrément bien. Je suis plus au niveau, là. Elle m’a mis 21 – 12. C’est l’histoire d’un mec qui retrouve une femme qu’il a aimé, c’est épistolaire, ça donne envie de supporter le désespoir, vraiment… Il faut que je me remette. Il faut que je me dise que je ne suis pas en train de fabriquer de la littérature, mais que je raconte ma vie, et que c’est surtout pour moi pour me faire du bien, et peut-être pour une poignée de potos aussi. On a beau dire, elle est vachement poétique, la Marie, quand elle écrit.

Et vous, sinon, ça va, les potos ?

Bin ouais, moi aussi, tout ça… C’est l’histoire d’un mec qui a eu un accident de voiture, et qui prétend voir la vie d’une certaine manière à cause de cet événement.

Le mec, c’est moi. Il a eu peur de mourir.

Dans l’œuvre de ma chère collègue, deux correspondants envisagent la mort par longue maladie, une mort douceâtre et savoureuse, dégustée à la façon de celui qui souffre avec philosophie…

Pour ma pomme, ça ne s’est pas du tout passé comme ça,je vous préviens. D’ailleurs, j’étais plein de sève, alors, la mort, la mort, je ne l’envisageai pas du tout. Qu’est-ce que j’en avais à foutre, moi, de mourir, moi, c’était la vie que je voulais, la baise, le rock’n’roll, les voyages, la défonce, quoi ! Autant vous dire que quand j’ai compris ce qui allait se passer, j’étais vraiment furieux, révolté ! Quoi ? Moi ? Moi ! Quoi, moi ? Non mais et puis quoi encore ?

On a quitté la gare dans la 205 de Thierry. Il a aussitôt éteint la musique. J’avais galamment laissé la place du mort à ma supérieure hiérarchique. J’avoue m’être tâté, car j’étais de si mauvaise humeur que j’ai failli faillir à la plus élémentaire des courtoisies : j’allais presque m’affaler dans le siège du passager avant. J’ai fait le geste. Presque presque, que je me suis assis. C’est le métal fondu de son regard qui m’a arrêté, mais j’ai quand même poussé la goujaterie jusqu’à lui demander si elle la voulait vraiment, cette place. A ce moment précis, j’étais entre deux eaux plutôt vaseuses, et mon Ça Freudien marchait à pleins tubes.

 

Bougon, je m’encaissais donc sur la banquette arrière, et je regardais défiler les platanes comme autant de coups de bambous. J’avais faim, j’avalai une orange en me dégueulassant le pantalon, puis je tétai des eaux chaudasses à ma petite bouteille plastique. Au premier carrefour, Thierry a tourné à gauche, juste après un bouquet de joncs épais comme ils sont par là-bas. Première seconde. Après il a dit un gros mot et il a dit qu’il venait de se perdre. Deuxième seconde. Le nez au pare-brise, il a commencé par regarder en tous sens, ne sachant plus que faire. Troisième seconde. La route était droite, et dégagée. Quatrième seconde, un panneau indiqua un virage à droite,  puis, cinquième seconde, un autre commanda de ralentir en deçà des trente kilomètres heures. Lui, les six, sept, et huitièmes secondes, paniqué, continua à accélérer, pressé de retrouver son chemin.

Neuvième seconde, j’ai regardé le compteur : quatre-vingt. j’ai regardé devant, j’ai vu qu’on allait s’envoler sur une belle butte bien arrondie, un vrai tremplin, j’ai pensé qu’elle était pour moi et, dixième seconde, j’ai pelotonné plongé derrière les sièges, si j’avais pu je serais retourné dans le ventre de ma mère.

Moi qui avais toujours cru que je me serais fait emporter par le cancer, bin mon vieux, c’était compromis. Je voulais pas mourir.

Je voulais pas mourir. Il y avait ma femme dans ma vie, je l’ai vue qui me regardait, et mes parents… Je voulais retourner en Afrique. Avoir des enfants. Je voulais pas mourir. C’est long, douze secondes. Là, depuis une seconde, on était déjà à la onzième, et , pendant toute la onzième seconde, je n’ai plus entendu aucun bruit. « Nous volons » pensai-je. Haaaa, qu’elle me fut chère, cette belle et bonne, dernière seconde, si douce, si généreuse ! Que la vie était belle… J’implorai. J’avais peur, si peur, et peur si brutalement interrompue par un seul et unique bruit, un bruit qu’on n’oublie pas, un vrai bruit, pas un bruit de cinéma,mais un bruit inimitable. Comment décrire avec des mots… Un « crong ! » bref, comme une grosse canette en alu compressée par une très grosse main. Moi, je ressens un choc qui ne m’autorise même pas à rebondir. Paf : plaqué, enfoncé, paf ! Mon premier sentiment ? L’étonnement, la surprise de n’être pas mort. Mais vraiment, hein,j’en suis resté baba, les bras ballants si j’avais pu, mais j’étais la tête contre de la tôle, un peu en chien de fusil sur une surface lisse, en plus, des bras, y’en avait un des deux qui m’était arrivé dans mon dos. De voir mon bras pas à sa place, ça m’a paru insolite,  inacceptable, même. Je lui ai pris le poignet avec ma main droite et je l’ai grossièrement remis à sa place. J’ai bien senti qu’il était encore relié à moi.

Un choc stupéfiant, un gars stupéfié, donc.

Ahou ! Hé ? Je suis pas mort, hé, les copains, hé, c’est moi !

Dans le silence parfait, je me suis senti comme l’himalayiste qui vient de retrouver son camp de base alors qu’il était complètement paumé dans le brouillard.

Je ne sais plus exactement comment je formulai la question, mais ça a pu être " - Est-ce que tout le monde est vivant ? ", c’est même sûrement ce que j’ai demandé, si moi après tout j’avais cette chance là, pourquoi pas les autres ? " - Oui ", répondit Thierry, non mais quel gros con, lui(1), comment il savait pas conduire ! B. dit "-Ouf !" et elle s'enfuit en courant, elle disparut va savoir où. On était plus que nous deux.


 

A suivre...

 

(1) J’aime beaucoup Thierry Saint-Arnoult, c’est un gars au poil. Seulement, fallait pas lui confier un volant. IL VOUS L’AVAIT BIEN DIT, mais évidemment, un objecteur de conscience, ça objecte, certes, c’est boudeur, assurément, mais ça doit servir avant tout, non mais.

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Seb 20/05/2006 09:44

Salut cocole, tru vas bien ?

cocole 19/05/2006 17:06

salut seb!! un coucou en passant!

Seb 18/05/2006 19:08

Moi ça va mieux je suis moins constipé

gzavié 18/05/2006 18:45

dingue comme les secondes s'éternisent parfois... être accidenté ou comment devenir témoin de la suspension (survenante) du temps...

marie 18/05/2006 10:10

les bonnes manières te perdront toi, qu'est-ce que t'avais besoin de lui filer la place?heureusement, t'es encore là, ça fait du bien.bonjour à flo.