Je suis né roux comme Caïn, ou comme un de mes chats, au grand désespoir de la soeur de ma maman. Ses premiers mots furent : « Oh mon Dieu : c’est un
garçon et en plus, il est rouquin ! »
J’ai toujours aimé ce « en plus »... Pan, à peine arrivé, marqué à vie, que j’étais. Comme mon illustre prédécesseur, je ne pouvais échapper à mon destin,
la preuve : regarde-moi… Je ne suis remonté dans son estime qu’à partir du moment où j’ai commencé à blondir. C’est une personne qui attache beaucoup d’importance à l’apparence. Elle a
grimpé un Everest de bêtise ce jour-là, parce que je ne pouvais pas faire grand–chose pour m’améliorer, n’est-ce pas ? Bon, je ne vais pas lui taper dessus, mais parfois, celle-là, elle est
gravement grave. La gueule qu’elle a faite quand je lui ai avoué que je démissionnais… Elle a plié tout ça vers le bas, et j’ai vu toute sa génération (c’était pendant la fête des morts, chez
nous on fête les morts, j’aime bien picoler en leur mémoire, c’est pas triste comme fête chez nous la Toussaint) l’imiter… Quoi ? Tu quittes un CDI ? Quoi ? Tu quittes un
CDI ? Quoi ? Tu quittes un CDI ? Quoi ? On les arrêtait plus. Ouais… « C’est cool, que j’ai répondu, j’ai jamais aimé les nazis . »
Bon. Ils viennent d’une époque où quand on entrait chez un patron on se mariait avec. Elle a sucé son exploiteur jusqu’à la retraite, elle lui a tout donné. Les gens
de mon âge sont rarement fidèles à leurs employeurs.. Je serais bien resté, s’il avait fait l’effort de me former ; mais le jour où il a affirmé qu’il fallait acheter du matos aux Israéliens
sous prétexte qu’il fallait foutre sur la gueule aux arabes, j’ai pris ma décision définitive… Mais c’était la fameuse goutte d’eau qui fait déborder le vase, tu sais, pas la Cause Première. J’ai
quelques amis membre de l’IPYL, l’international palestinian youth league, pour moi l’amitié c’est sacré. On a beau être pacifiste, quand on apprend que la maison d’un copain a été détruite, qu’un
autre s’est fait embarqué et bastonné quelques semaines simplement parce qu’il passait par là, bon, dans cette situation précise, j’ai senti que j’étais pas à ma place avec ce type. Il méprise
les juifs mais il exècre les arabes. C’est ça sa vision de l’humanité : une pyramide de valeurs selon des critère raciaux. Dans la situation inverse les Palestiniens se comporteraient de la
même manière dégueulasse, certes… Mais ça n’excuse pas l’oppression quotidienne. On est passé depuis longtemps au-delà de la répression.
Dans les réunions, à Conc, où on rassemblait les deux camps, je me faisait siffler en suggérant une belle confédération à la belge. Avec quel roi ? Pff. Ils font
chier. Ils veulent résoudre un problème de cohabitation, mais ils ne veulent surtout pas vivre ensemble. Ils sont pas sortis de la merde… Bon. Tout le monde a reconnu Israël, même Yasser, alors
maintenant il faut s’entendre. Je me suis fait siffler mais je ne vois pas de meilleure solution…Yaka yaka yaka.
Il suffit de quelques jusqu'au-boutiste pour foutre la merde. Des deux côtés ils mènent le bal.
Et tous les bons cons au milieu qui ne demandent qu’à vivre en sécurité, vivre, quoi, tout simplement... Je me demande comment ça finira, tout ça. J’ai toujours
trouvé absurde que les Israéliens laissent des extrémistes de droite s’installer au pouvoir. C’est vraiment étonnant. On dit que c’est à cause des colons Russes qui aiment à tout rafler et qui
voteraient en conséquence. Une histoire de mafia. Mais j’arrête là le conditionnel parce que je tombe dans un travers que je réprouve et je mets de l’eau au moulin de la rumeur, brrrr, non, pas
ça, pas moi ! Faut se surveiller, dans ces périodes, on en viendrait à choisir son camp. Tu te rends compte. Et puis je vais m’énerver et alors tout à l’heure quand je vais sortir pour
trouver mon nouvel emploi je vais agresser tout le monde quand on va bovinement m’avouer qu’il n’y a encore rien aujourd’hui. Pour répondre à ta question. Il faut pas grand chose pour m’excéder
en ce moment. Houuuuuu le sale caractère !
Non non non, chacun ne voit que son intérêt immédiat, je veux tout tout tout de suite, tant pis pour le voisin si je suis obligé de le spolier mais bon j’y suis j’y
reste. Le narcissisme. Se sentir meilleur PAR ESSENCE. Merde. Je ne sais plus très bien ce que je suis en train de dire, que je n’aime pas les fascistes, je voulais trouver un enchaînement pour
retomber sur le type que j’ai pris en stop hier, un motard qui a embrassé un autobus, pauvre homme, tout cassé, tout perdu, qui voulait m’inviter à boire un coup parce qu’on rencontre pas tous
les jours un homme aussi sympathique que voilà moi, que je suis un ange, c’est vrai, on m’a dit ça une fois, ça m’a marqué, mais je crois que je l’ai déjà faite celle-là, non ? Le coup du
pigeon ? Je me répète… Ce sont les soucis ; ça me coupe l’inspiration… Bref au gars je lui ai dit que je voulais pas boire avant de conduire, que j’étais moi aussi un accidenté de la
route, et puis surtout que j’étais tout à fait capable de rendre service à quelqu’un complètement gratuitement. Quand je l’ai déposé devant chez lui, c’est tout juste si on s’est pas embrassé. Et
le matin, j’avais déjà pris une auto-stoppeuse, et j’ai vu aussi ce regard qui reconnaissait en moi de l’humanité… Il faut dire que je la tirais d’une belle mouise : il pleuvait, il faisait
froid, et avec ses quatre mômes en bas âge, de cinq ans à dix-sept mois j'ai appris, je me suis arrêté à l’entrée de l’autoroute, j’ai chargé la poussette, les moutards. Elle allait visiter son
mari en prison, accusé à tort –encore un innocent enfermé- de braquage, il y a plus malheureux que nous, hein, pas vrai ? On a parlé du manque de respect envers les familles de prisonniers,
surtout. « Il est gentil, le bonhomme, hein maman ? », qu’il a dit le plus grand môme. C’était moi le bonhomme… J’étais mort de rire. Voilà. Un petit rayon de soleil comme celui
qui perce la grisaille en ce moment, ça illumine la falaise qui se détache devant le ciel blafard de ma chère Normandie, c’est joli, et cette bande de goélands qui se laissent glisser sur la
Seine… Ça m’a fait autant de bien qu’à elle, ce regard. C’est malin, un goéland. Ça ne se fatigue pas inutilement.
Bon aujourd’hui, l’ANPE est au programme. Je vais profiter de l’attente pour lire un peu « la philosophie critique de l’histoire », de Raymond Aron, nous
sommes des êtres historiques, y dit-il en substance, voilà, le propre de l’homme n’est pas le rire, je suis déçu, un peu… Apprendre, encore et encore.
A la radio c’est la guerre, il y a toujours la guerre quelque part. J’écoute pas trop je préfère lire les journaux, on comprend mieux dans les journaux.
Ils sont tous fiers que les Français débarquent en Afghanistan.
Oui.
Mais encore ?
C’est tout.
Ah bon.
Bon. Je vais allumer la cheminée et je vais me préparer à affronter la jungle des demandeurs d’emploi. J’espère que quelqu’un va reconnaître que je suis celui qu’il
faut…
Grosses bises.
Seb
J'aime bien exhumer les vieilles disquettes. Je suis fainéant aujourd'hui : ctrl+C, ctrl+V !
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